CES LIVRES QUI ÉCLAIRENT LE MONDE QUI VIENT
Antonin Bergeaud, La prospérité retrouvée. Les leviers de la croissance au XXIe siècle, Odile Jacob, 2026.

L’avis d’Economixte
Dans un débat souvent réduit à des postures, Antonin Bergeaud choisit la rigueur : chercheur reconnu sur les questions de productivité et d’innovation, il a été l’une des voix les plus écoutées dans les débats médiatiques suscités par le rapport Draghi. Son livre a le mérite de sortir la productivité du banc des accusés pour la remettre à sa juste place : un levier de prospérité partagée, non un instrument d’exploitation.
On retiendra surtout sa proposition la plus stimulante : penser un modèle de rattrapage propre à l’Europe, notamment sur l’intelligence artificielle, plutôt que d’importer tel quel le modèle américain. Reste à savoir si les leviers qu’il identifie – formation, investissement, réduction de la fuite des talents – suffiront à inverser une trajectoire installée depuis vingt ans.
C’est précisément ce que nous avons voulu approfondir avec lui.
CINQ QUESTIONS À L’AUTEUR
01 · La question de départ
Quelle est la question qui vous a mis sur la piste de ce livre : pourquoi l’Europe, et la France en particulier, décrochent-elles des États-Unis en matière de productivité et pourquoi ce sujet reste-t-il si mal compris ?
Antonin Bergeaud : Lorsque l’on regarde les chiffres sur longue période comme j’essaie de le faire dans mes travaux, on se rend compte d’une inversion spectaculaire dans la trajectoire économique qu’ont suivi les deux régions. Entre 1950 et 1985, les pays européens ont opéré un formidable rattrapage vis-à-vis des Etats-Unis qui ont donné des succès industriels sur lesquels nous capitalisons toujours aujourd’hui, et des avancés sociales qui ont pu être fiancées par des gains importants de productivité. Depuis 1985 et surtout 1995, cette productivité ralentit fortement en Europe, et la France ne fait pas exception.
Nos économies semblent incapables de produire des gains de productivité de manière soutenue. Or lorsque la productivité stagne, il ne reste plus que le temps de travail comme levier de croissance ce qui est à la fois moins efficace mais surtout peu accepté politiquement (y compris parce que cela implique d’augmenter la population active et donc l’âge de départ à la retraite).
Ce débat est difficile à avoir en France car la productivité souffre d’une connotation très négative. Elle est associée au productivisme, à l’exploitation des facteurs de productions (travailleurs bien sûr mais également les ressources planétaires). Ce n’est pourtant pas nécessairement le cas, mais c’est sans doute par manque de pédagogie de la part des économistes que nous en sommes là.
02 · Le malentendu à dissiper
Quelle idée reçue, croyance dominante ou confusion empêche aujourd’hui de bien comprendre le sujet de votre livre ?
Antonin Bergeaud : Il y a deux confusions selon moi. La première est d’ignorer les contraintes simples qui proviennent de résultats comptables qu’on ne peut pas décider d’ignorer. Pour investir il faut des ressources, ces ressources ne peuvent venir que de 4 sources : la productivité, le temps de travail, une redistribution des uns vers les autres ou bien l’endettement c’est-à-dire un transfert des générations futures vers les générations actuelles. Refuser l’idée qu’il faut relancer la productivité c’est implicitement compter sur l’un des 3 autres vecteurs. Comme on ne veut pas toucher au temps de travail et que la redistribution a sans doute atteint des rendements marginaux faibles, il reste l’endettement, et on refuse de l’assumer.
La seconde confusion est celle déjà évoquée que la productivité est forcément synonyme d’externalités négatives, voire très négatives. Moteur d’un monde dépassé où la croissance se faisait au détriment de l’environnement, creusant les inégalités et ignorant le bien-être des travailleurs. Cela peut être vrai ou faux, mais c’est avant tout un choix de société et de régulation. Il n’y a pas de lien systématique entre la productivité et ces externalités négatives. Aujourd’hui les entreprises les plus productives sont aussi celles où les travailleurs sont les plus heureux, les quelques gains de productivité s’accompagnent d’une réduction de l’empreinte carbone et les inégalités qui en découlent sont temporaires et vont de paires avec une augmentation de la mobilité sociale. Plus de croissance par la productivité c’est se donner les moyens de pouvoir investir et redistribuer.
03 · Le cœur du livre
Si vous deviez transmettre l’essentiel de votre livre à quelqu’un qui cherche moins à « tout savoir » qu’à mieux comprendre ce qui lui arrive – dans son travail, ses choix, ses inquiétudes, ses responsabilités ou son rapport à l’avenir – que lui diriez-vous ?
Antonin Bergeaud : Le point essentiel de l’ouvrage est que l’Europe est confrontée à ses contradictions. Notre continent s’est construit en mettant en avant la concurrence libre comme valeur, en partie pour permettre d’avancer dans sa construction. Le bien-être du consommateur comme objectif. Les États ne pouvant pas s’impliquer (ou difficilement) dans la politique industrielle, ils ont pu se réorienter vers la mise en place d’un ensemble de règles, de régulations, de lois et une fiscalité qui protège beaucoup et pénalise la prise de risque.
Cette construction a conduit à des succès importants : l’Europe fait plus que les autres régions pour l’environnement, protège davantage contre les risques sanitaires, permet à ces travailleurs de bénéficier d’un temps de repos plus long et a un niveau d’inégalité plus faible, y compris entre territoire avec le succès des transferts massifs de l’Ouest vers l’Est qui ont conduit certains pays comme la Pologne à atteindre des niveaux de croissances impressionnants.
Mais cette politique n’est pas compatible avec celle d’un continent qui reste à la frontière technologique et créé de la croissance. Pénaliser le risque, augmenter le coût de la restructuration augmente l’inertie des entreprises et des entrepreneurs et ne permet pas d’être réactif lors d’une révolution technologique. L’absence de politique industrielle cohérente, notamment du fait du refus de mettre en place une forme de préférence européenne, toujours avec l’idée que cela va distordre la concurrence et donc pénaliser le consommateur, nous prive de tirer pleinement parti de notre marché commun. Et cela se voit dans les chiffres puisque cela fait trente ans que la croissance européenne ralentit année après année. Or sans cette croissance, il nous sera vite impossible de continuer à financer notre modèle, celui qui nous permet notamment d’être davantage protégé et de travailler moins, et qui coute cher.
Sans penser qu’il nous faut absolument imiter les modèles chinois ou américains qui ne sont pas les nôtres et ne fonctionneraient pas en Europe, il est important de trouver notre troisième voie en restant lucide sur les incompatibilités et les arbitrages qu’il nous faut affronter.
04 · Ce que votre livre change
Après avoir lu votre livre, qu’est-ce qu’on ne peut plus regarder de la même manière : la productivité comme simple outil de rentabilité, notre rapport au travail et aux loisirs, ou notre lecture du décrochage européen ?
Antonin Bergeaud : La productivité est une conséquence de nos choix. Les entreprises deviennent plus efficaces lorsqu’elles adoptent les technologies, forment leurs travailleurs et développent de nouveaux produits et services. Elles ne le font que si elles ont confiance en l’avenir et ne sont pas pénalisées. Ce n’est donc pas un outil de rentabilité, c’est ce qui émerge lorsque l’économie redevient dynamique.
Mais cette productivité permet de donner un choix très simple. 1% de productivité en plus c’est soit 1% de richesse en plus, soit 1% de temps de travail en moins. Avec les bonnes décisions économiques, on peut se permettre ce choix. Pendant les 30 glorieuses, le temps de travail a baissé de 400 heures par personne en moyenne et par an, et nous nous sommes tout de même fortement enrichis. Donc cette baisse du temps de travail a été invisible, mais son coût était bien là, compensé largement par des gains de productivité très importants.
05 · Pourquoi lire ce livre maintenant ?
Antonin Bergeaud : Car nous sommes arrivés à un moment où des choix vont devoir être faits. Notre modèle est à bout de souffle, en France il génère un déficit important qui sans croissance n’est pas soutenable. Le débat de la présidentielle va se porter sur la réduction de ce déficit sans hélas insister sur le nœud du problème : pourquoi n’arrivons-nous pas à créer des gains de productivité ? Il ne s’agit pas de revenir au niveau des années 1960 mais simplement de rattraper la trajectoire américaine, cela nous apporterait les ressources nécessaires pour maintenir notre modèle social tout en investissant pour l’avenir.




