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Les politiques économiques à l’épreuve des faits

Cinq questions à Xavier Jaravel sur « Les politiques économiques à l’épreuve des faits ».

Lecture en 6 mn

CES LIVRES QUI ÉCLAIRENT LE MONDE QUI VIENT

Xavier Jaravel, Emmanuel Monnet, Mathieu Peruyero et Vincent Pons, Les politiques économiques à l’épreuve des faits, préface de Philippe Aghion, Odile Jacob, 2026.

Couverture de « Les politiques économiques à l’épreuve des faits » (Odile Jacob)

L’avis d’Economixte

Dans un débat public où les politiques économiques sont trop souvent jugées à l’aune des convictions, Xavier Jaravel, Emmanuel Monnet, Mathieu Peruyero et Vincent Pons choisissent de repartir des faits. Leur force tient à la complémentarité de leurs expériences : celles de chercheurs rompus à l’évaluation empirique et de praticiens confrontés aux contraintes de la décision publique. Croissance, dette, chômage, éducation, protectionnisme, environnement : l’ouvrage confronte les grandes options économiques aux résultats observés en France et à l’étranger.

L’apport essentiel de ce livre est de montrer que l’on peut dépasser l’affrontement entre doctrines sans prétendre supprimer les choix politiques. L’évaluation permet d’établir ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles conditions ; elle ne décide pas à notre place des objectifs à poursuivre. Cette articulation entre recherche et action publique prolonge directement la démarche de Xavier Jaravel, qui défend depuis plusieurs années un dialogue plus étroit entre le temps long de la recherche et l’urgence de la décision.

À l’heure où la polarisation fragilise jusqu’à notre accord sur les faits, ce livre est important parce qu’il redonne au débat démocratique une base commune : des résultats vérifiables, des effets mesurés et des désaccords clairement identifiés. Mais comment faire de l’évaluation des politiques publiques une véritable culture du débat démocratique ?

C’est précisément ce que nous avons voulu approfondir avec lui.


CINQ QUESTIONS À XAVIER JARAVEL

01 · La question de départ

Pourquoi était-il important de publier aujourd’hui un ouvrage consacré à l’évaluation empirique des politiques économiques ?

Xavier Jaravel : Il nous semblait essentiel de prendre le temps pour mettre en perspective les leçons à tirer de l’évaluation empirique des politiques économiques disponibles en France et à l’étranger. De plus en plus d’évaluations sont disponibles, mais elles sont encore trop peu utilisées pour concevoir et ajuster les politiques publiques, car elles sont trop peu connues. Il est en outre parfois difficile pour les décideurs de hiérarchiser les études disponibles selon la qualité des preuves empiriques qu’elles apportent. Cet ouvrage tente de relever ce défi.

02 · Ce que change la méthode

En quoi les progrès récents des méthodes d’évaluation changent-ils notre manière de concevoir et de conduire les politiques publiques ?

Xavier Jaravel : Les méthodes d’évaluation récentes permettent de comprendre les effets réels des politiques économiques. Par exemple, sur l’assurance chômage, on peut mesurer les effets de différents leviers sur le retour à l’emploi (changer la durée d’indemnisation, la durée de cotisation nécessaire pour l’ouverture des droits, le niveau des indemnités chômage, etc.). Cela permet de rentrer dans une conception « fine » des politiques publiques, en constatant que différents leviers peuvent avoir des effets assez différents, ce qui permet de sortir d’un débat binaire. Par exemple, plaider pour une assurance chômage « plus généreuse » ou « moins généreuse » n’est pas très constructif : il faut plutôt préciser comment ajuster des leviers spécifiques, à la lueur des évaluations et des effets de chaque levier à la fois sur le retour à l’emploi et la capacité des demandeurs d’emploi à maintenir un niveau de consommation suffisant.

03 · Le malentendu à dissiper

Parmi les résultats présentés dans le livre, lequel remet le plus fortement en cause une idée reçue ou une intuition largement partagée ?

Xavier Jaravel : L’un des principaux défis économiques de la France est le décrochage de la productivité, qui ralentit par rapport à d’autres pays depuis une trentaine d’années, notamment comparés aux États-Unis. Une intuition largement partagée est que les technologies de l’information et de la communication expliquent ce retard : spécifiquement, on pense que c’est l’absence de géants du numérique en France qui explique notre décrochage, le fait que nous n’avons pas Google, Meta, Amazon, Microsoft… Les analyses des dynamiques sectorielles de la productivité montrent que les géants du numérique expliquent seulement de l’ordre de 20 % du problème. L’essentiel du décrochage tient en fait à une moindre diffusion des nouvelles technologies (technologies du numérique, robotique, plus récemment IA, etc.), c’est-à-dire que le fait que plusieurs secteurs utilisent les nouvelles technologies de façon bien moins intensive qu’ils ne le font à l’étranger. Cela touche quasiment tous les secteurs (par exemple, utiliser l’IA pour mieux gérer les inventaires dans la grande distribution, pour améliorer certains services publics, pour optimiser certaines tâches administratives, etc.).

04 · Les faits et les choix politiques

Jusqu’où les faits permettent-ils de trancher les débats économiques ? Quelle place reste-t-il aux choix politiques et aux préférences collectives ?

Xavier Jaravel : Les études sont très utiles pour trancher certains débats : à la fois pour identifier des priorités macroéconomiques (comme le rôle prééminent de la diffusion des nouvelles technologies pour la productivité) et pour procéder à un ajustement fin des dispositifs (comme les différents leviers de l’assurance chômage). Néanmoins, les préférences collectives gardent toute leur place. Sur les enjeux de finances publiques par exemple, il est clair qu’un ajustement de l’ordre de 125 milliards d’euros est nécessaire pour stabiliser la dette à l’horizon de la fin du prochain quinquennat, en 2032. Mais des options très différentes sont possibles selon les préférences politiques, en mettant plus ou moins à contribution les ménages les plus aisés ou plus âgés, en demandant plus ou moins d’effort à l’État ou aux collectivités territoriales, etc.

05 · La priorité à retenir

Si vous deviez retenir une priorité pour rendre les politiques économiques françaises plus efficaces, laquelle choisiriez-vous ?

Xavier Jaravel : L’éducation me semble être devenu le premier problème économique de la France. Le décrochage éducatif depuis une trentaine d’années mine les compétences de la population, donc les taux d’emploi et la productivité. Les inégalités éducatives sont très élevées en France par rapport aux autres pays de l’OCDE, loin de la promesse républicaine d’égalité des chances. Les comparaisons internationales et les études scientifiques permettent d’identifier des leviers de réforme à même de changer la donne, dès lors que l’on se donne une dizaine d’années pour mener ces réformes de manière durable. La formation continue intensive des enseignants, l’amélioration des ressources pédagogiques, le tutorat pour les élèves en difficulté et la réduction de la taille des classes en primaire sont autant de leviers à l’efficacité démontrée. La politique d’orientation a également un rôle central à jouer, pour donner leur chance à tous les talents. Les enjeux sont énormes à la fois pour la productivité et l’égalité des chances.

Disponible aux Éditions Odile Jacob.

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