CES LIVRES QUI ÉCLAIRENT LE MONDE QUI VIENT
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues, La mondialisation fragmentée. Comprendre les mutations de l’économie mondiale, préface de Natacha Valla, De Boeck Supérieur, 2026.

L’avis d’Economixte
La mondialisation se transforme : c’est cette recomposition qu’Éric Keslassy et Christophe Rodrigues proposent d’éclairer dans La mondialisation fragmentée. Leur approche invite à dépasser l’annonce d’une « fin de la mondialisation » pour examiner la manière dont les rivalités géopolitiques modifient les interdépendances économiques.
L’intérêt de cette lecture tient à la place qu’elle accorde aux tensions de l’ouverture internationale. Les échanges peuvent soutenir la croissance tout en créant des dépendances stratégiques et en répartissant inégalement leurs bénéfices. Dès lors, la question économique porte autant sur les conditions de l’ouverture que sur son intensité : quelles dépendances accepter, quelles activités protéger et comment accompagner ceux qui subissent les transformations du commerce mondial ?
La perspective européenne donne à cette réflexion une portée concrète. Les auteurs défendent une articulation entre défense commerciale, renforcement du marché intérieur et diversification des partenariats. Cette orientation mérite toutefois d’être discutée dans ses modalités : comment protéger sans entretenir des activités peu efficaces ? Comment concilier de nouveaux accords commerciaux avec les ambitions sociales et environnementales européennes ? Ces arbitrages constituent un point décisif pour apprécier la solidité des réponses proposées.
La thèse présentée offre ainsi une grille de lecture stimulante : comprendre la fragmentation suppose de regarder ensemble les échanges, les rapports de puissance et les choix collectifs qui les organisent. Elle rappelle surtout que les bénéfices de l’interdépendance dépendent des règles et des institutions capables de la rendre soutenable. C’est précisément ce que nous avons voulu approfondir avec Éric Keslassy et Christophe Rodrigues.
CINQ QUESTIONS AUX AUTEURS
01 · La question de départ
Quelle est la grande question qui vous a conduit à écrire ce livre ?
Les auteurs : L’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase que nous proposons d’appeler « mondialisation fragmentée ». L’objectif de cet ouvrage est de documenter la période que nous traversons, mais aussi de comprendre, à l’aide de l’histoire et de l’analyse économique, comment et pourquoi nous connaissons cette reconfiguration de la mondialisation. Enfin, il s’agit d’en saisir les conséquences et les enjeux en termes de politique économique.
02 · Le malentendu à dissiper
Quelle idée reçue, croyance dominante ou confusion empêche aujourd’hui de bien comprendre le sujet de votre livre ?
Les auteurs : Plus que notre ouvrage, c’est la période actuelle qui provoque des malentendus. Par exemple, de nombreux commentateurs ont indiqué que la guerre commerciale de Donald Trump mettait un terme à la mondialisation. Rien n’est plus faux. Les interdépendances économiques et monétaires continuent de se développer, mais elles prennent une forme différente compte tenu de la nouvelle réalité géopolitique. Nous avons aussi voulu montrer comment l’hyperglobalisation – la « mondialisation heureuse » – explique en grande partie les transformations qui s’opèrent depuis la crise de 2007-2008.
03 · Le cœur du livre
Si vous deviez transmettre l’essentiel de votre livre à quelqu’un qui cherche moins à « tout savoir » qu’à mieux comprendre ce qui lui arrive – dans son travail, ses choix, ses inquiétudes, ses responsabilités ou son rapport à l’avenir – que lui diriez-vous ?
Les auteurs : Pour le moment, la mondialisation telle que nous la pensions et la pratiquions apparaît comme révolue. Pour autant, cela ne signifie pas que les échanges internationaux ont perdu de leur importance ; ils se sont seulement – pour l’instant – transformés. Pour répondre directement à votre question, il convient d’insister sur le fait que cette mondialisation fragmentée peut offrir à l’Union européenne l’opportunité de réfléchir à ses politiques communes tout en repensant son avenir. Les dirigeants européens doivent se saisir de cette période pour redéfinir leur positionnement vis-à-vis de l’économie mondiale : il faut se défendre contre l’agressivité commerciale de la Chine et les stratégies unilatérales des États-Unis. S’il est nécessaire de lutter contre les pratiques de dumping par des mesures de défense commerciale, cela ne peut en aucun cas constituer l’ensemble de la politique européenne : il est essentiel de renforcer le marché unique intérieur et de développer des partenariats – sous la forme d’accords de libre-échange – avec des pays tiers (comme l’Union européenne a commencé à le faire, par exemple avec l’Inde).
04 · Ce que le livre change
Après avoir lu votre livre, qu’est-ce que l’on ne peut plus regarder exactement de la même manière ?
Les auteurs : Il nous semble désormais difficile de considérer la mondialisation de façon candide. Les échanges commerciaux et monétaires sont indispensables et constituent une source de croissance économique, mais ils doivent être pensés de manière à ne pas engendrer des logiques de dépendance industrielle et écologique. Il faut aussi prendre conscience qu’une mondialisation non régulée est à l’origine d’inégalités internes qui peuvent être exploitées à des fins électorales par les partis populistes. Enfin, il n’est plus possible de valider les discours populistes qui appellent au repli sur soi : non seulement la stratégie de fermeture n’est pas possible, mais elle serait désastreuse, tant sur le plan économique que social.
05 · Pourquoi le lire maintenant
Pourquoi ce livre doit-il être lu aujourd’hui ?
Les auteurs : Cet ouvrage permet de comprendre les dangers auxquels l’économie mondiale est exposée dans le contexte d’une mondialisation fragmentée. En privilégiant les rapports de force au détriment de la coopération, cette fragmentation rend de plus en plus difficile la production des biens collectifs mondiaux dont nous avons tant besoin (stabilité commerciale et financière, habitabilité de la planète, etc.). Aussi, l’une des ambitions majeures très forte de cet ouvrage est-elle de rendre crédible l’idée qu’il est préférable de s’entendre collectivement, d’abord à l’échelle européenne, puis au niveau mondial, afin d’éviter le danger populiste et se donner une chance d’envisager l’avenir avec optimisme.
Disponible aux Éditions De Boeck Supérieur.





