La violence faite aux femmes et aux enfants est un fait social total : Economixte appelle à trois obligations

En économie, on appelle cela l’aveuglement face au désastre. Mais savoir oblige.

Lecture en 18 mn

L’Appel d’Economixte

Préface de Philippe Aghion, Prix Nobel d’économie 2025

J’ai choisi l’économie pour une raison chevillée au corps : comprendre le monde pour le transformer. Sortir les gens de la pauvreté, réduire les inégalités et démontrer que croissance et justice sociale ne s’opposent pas, qu’elles se construisent ensemble. Ce projet reste tronqué tant que nous laissons hors de nos modèles ce qui détruit structurellement des vies.

En tant qu’homme, ce texte touche en moi quelque chose de personnel et de douloureux, et c’est précisément pour cela que je sais qu’il faut dépasser l’expérience individuelle pour en saisir la dimension systémique : ce qu’une violence subie dans l’enfance coûte en capital humain, en confiance détruite, en années que l’on passe à se reconstruire plutôt qu’à construire.

La croissance, c’est d’abord du capital humain. Les chiffres que ce manifeste rassemble ne constituent pas une addition de drames, ni ne cherchent l’effet de masse : ils forment un plaidoyer pour rendre visible ce que l’inaction maintient dans l’ombre. Ils révèlent ce qu’aucun d’eux, pris isolément, ne permettrait de voir : la magnitude systémique du désastre. Ces destructions dessinent ensemble ce à quoi une société qui laisse ces violences sans réponse choisit délibérément de renoncer.

Les économistes savent évaluer la perte de bien-être d’un épisode de chômage, d’un divorce, d’un deuil. Ils ne modélisent pas encore le coût d’une génération de femmes et d’enfants abîmés. Ce manifeste leur en fait l’obligation – scientifique autant que morale – et la pose avec la force qui lui manquait.

Il nous appartient maintenant de nous en emparer.

Philippe Aghion
Professeur au Collège de France
Prix Nobel d’économie 2025

SAVOIR OBLIGE – LE PLAIDOYER D’ECONOMIXTE

LA TRAGÉDIE DE L’INACTION

Une femme tuée par son conjoint. Un enfant victime de violences sexuelles. Une victime qui renonce à porter plainte parce qu’elle connaît déjà le parcours qui l’attend. On appelle cela un fait divers. Un titre de journal, une indignation de vingt-quatre heures, puis l’oubli.

Cet oubli n’est pas accidentel. Il obéit à un mécanisme connu. En 1972, l’économiste américain Anthony Downs a décrit ce qu’il appelait l’« issue-attention cycle »1 : le cycle de l’attention collective aux problèmes sociaux. Une alarme soudaine, une mobilisation intense, des annonces politiques, puis le reflux progressif de l’intérêt avant même que le changement ne soit advenu. La cause descend des premières pages. L’urgence reste entière. La violence, elle, continue.

Mais le problème est plus profond encore. Il ne tient pas seulement à la brièveté de l’attention publique. Il tient aussi à notre incapacité collective à intégrer des coûts qui s’accumulent lentement, hors du regard immédiat, loin des échéances politiques et budgétaires. En 2015, Mark Carney a qualifié le changement climatique de « tragédie de l’horizon »2 : les coûts sont réels, massifs, certains, mais ils se manifestent au-delà des cycles économiques et des mandats politiques. Personne n’est vraiment incité à agir. Le risque est systémique. L’invisibilité est structurelle.

Nous posons ici la même question pour les violences faites aux femmes et aux enfants. Elles ne disparaissent pas parce qu’elles cessent d’exister ; elles disparaissent parce qu’elles sont traitées comme des événements séparés, des drames privés, des urgences successives. Leurs coûts sont réels. Ils sont massifs. Ils sont durables. Et pourtant, ils ne sont presque jamais présentés dans leur intégralité.

C’est pourquoi il faut changer d’échelle. Marcel Mauss, dans son Essai sur le don3 (1924), a forgé une notion que les économistes ont trop souvent laissée aux sociologues : le fait social total. Un phénomène est total lorsqu’il engage simultanément toutes les dimensions d’une société – économique, juridique, morale, affective, symbolique, politique.

Il ne se réduit à aucune d’entre elles. Il les traverse toutes.

C’est exactement ce que font les violences faites aux femmes et aux enfants. Elles ne relèvent pas seulement de la sécurité, de la justice, de la santé ou de la famille. Elles affectent les corps, les revenus, les trajectoires professionnelles, les enfants, les dépenses publiques, les rapports de pouvoir, les conditions de vie et les libertés concrètes. Les traiter séparément, c’est déjà les sous-estimer. Il faut donc repartir des chiffres – non pour les empiler, mais pour comprendre ce qu’ils révèlent ensemble.

L’AVEUGLEMENT FACE AU DÉSASTRE

Les femmes

En 2024, 107 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon4. 1 283 femmes ont été victimes directes ou indirectes de féminicides dans le couple. 376 000 femmes ont été victimes de violences

physiques, verbales ou psychologiques ou sexuelles au sein du couple4 en 2023. Parmi elles, 81 % n’ont pas porté plainte4.
La même année, 277 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent avoir été victimes de viols, tentatives de viol ou agressions sexuelles, et seulement 7% indiquent avoir déposé plainte4.

Ce que nous mesurons n’est donc que la partie visible.

L’Institut des politiques publiques a analysé le traitement judiciaire de ces violences sur une décennie de données administratives5 : les taux de classement sans suite restent élevés, les peines prononcées faibles, l’effet dissuasif insuffisant. Le droit existe. Son application reste lacunaire.

Les violences ne se cantonnent pas aux formes que nos statistiques savent déjà compter. Soumission chimique, cyberharcèlement, violences pornographiques : autant de réalités devenues visibles sans que nos indicateurs aient été construits pour les saisir.

Ce fait social total grandit plus vite que nos outils pour le mesurer.

Pour ce que nous parvenons déjà à chiffrer, une estimation de référence évalue à 3,6 milliards d’euros6 le coût annuel des violences au sein du couple et de leurs conséquences sur les enfants. Si elle inclut les coûts directs – santé, justice, hébergement, absentéisme – et certains coûts indirects, ce chiffrage reste toutefois une borne basse : ancien et partiel. Ce chiffre n’inclut ni les pertes de revenus, ni la destruction de capital humain, ni la valeur statistique des vies perdues. L’écart entre un chiffrage budgétaire et une évaluation intégrant le bien-être détruit mesure le prix de notre indifférence collective.

Les enfants

160 000 enfants7 sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. 5,4 millions d’adultes portent aujourd’hui dans leur corps les séquelles d’une enfance fracassée.

La CIIVISE a publié en 2023 une estimation qui devrait figurer dans tout rapport budgétaire : le coût du déni des violences sexuelles faites aux enfants est évalué à 9,7 milliards d’euros par an (soit près de 10 milliards), dont environ 6,7 milliards d’euros correspondent aux seules conséquences de santé à long terme – addictions, dépression chronique, troubles psychiatriques, pertes de capacité productive.

C’est le coût d’un angle mort statistique devenu un angle mort politique.

Les discriminations : la traduction économique du même fait

Ces violences ne restent pas au seuil du foyer. Elles se prolongent, sous d’autres formes, dans l’espace économique. L’inégalité salariale, le plafond de verre, la monoparentalité précarisée ne sont pas une pathologie séparée : ce sont les formes économiques du même fait social total – la subordination structurelle des femmes, entretenue, entre autres, par la menace latente de la violence.

La DARES et l’IPP8 ont démontré en 2022, par une expérimentation sur plusieurs milliers de CV fictifs, que les femmes sont significativement défavorisées à l’embauche dans les métiers les moins qualifiés – précisément ceux vers lesquels les contraintes domestiques et la violence économique les orientent.

À une autre échelle, France Stratégie9 a chiffré ce que ces discriminations représentent pour l’économie. En simulant une réduction des inégalités sur le marché du travail (taux d’emploi et accès aux postes qualifiés), l’institution estime que 150 milliards d’euros de richesse sont perdus chaque année du fait de l’inaction collective. Face à cette masse, le genre est le facteur écrasant : 97 % de ce gain global est porté par l’amélioration de la trajectoire et de l’accès des femmes à l’emploi. C’est ce que valent, à l’échelle macroéconomique, des discriminations qui maintiennent durablement les femmes à distance du travail et des postes de responsabilité.

Ce chiffre n’est pas une abstraction. C’est l’empreinte économique d’un fait social total que l’on refuse de nommer.

L’IMPENSÉ DE LA POLITIQUE FAMILIALE

Ce fait social est total parce qu’il révèle aussi un angle mort de notre politique familiale : l’autonomie réelle des femmes.

La monoparentalité en donne la mesure. Elle concerne 24 % des familles10 ; dans 84 % des cas, le parent isolé est une mère. Les mères de familles monoparentales sont les plus touchées par la pauvreté.

Lorsqu’une mère élève seule ses enfants, le niveau de vie médian tombe à 1 250 euros11 par mois, contre 1 440 euros pour un père seul avec enfant(s) : l’écart est de 2 280 euros par an, soit près de deux mois de niveau de vie pour une mère seule. Quand un tiers des parents isolés n’a pas d’emploi et que 39 % des enfants mineurs vivant en famille monoparentale sont sous le seuil de pauvreté, l’absence de modes de garde accessibles ne relève plus d’un problème privé. Elle devient un verrou collectif.

C’est ici que la comparaison européenne éclaire l’enjeu. Si la structure de la dépense française reste proche de la moyenne européenne – 62 % de prestations versées en espèces, 38 % en nature -, les pays du Nord de l’Europe s’en distinguent par une part plus importante de prestations en nature, principalement orientées vers l’accueil du jeune enfant. Les pays nordiques en donnent une illustration concrète : un congé parental payé d’environ un an, associé à une vaste offre de garde d’enfants, a permis de mieux concilier naissance, emploi et continuité des parcours professionnels.

Or c’est là que se joue une différence décisive : l’enjeu n’est pas seulement de verser des prestations, mais de savoir si la dépense publique permet effectivement de travailler, de partir, de protéger ses enfants et de reconstruire un revenu. C’est un coût économique, social et humain. Au sens d’Amartya Sen12, ce ne sont pas seulement des ressources qui manquent, mais des capabilités : la possibilité effective de transformer des droits formels en libertés réelles.

LE COÛT DU DÉNI

Tableau de bord macroéconomique du coût de l’inaction

Exercice d’évaluation multidimensionnelle – Périmètre : France entière

Nature de l’évaluationÉvaluation économique annuelleSource de référence
I. COÛTS SOCIAUX DIRECTS & INDIRECTS DES VIOLENCESDépenses effectives, budgets institutionnels et pertes de productivité directes
Violences conjugalesSanté, justice, hébergement, absentéisme, VSL partiel3,6 Md€Saurel-Cubizolles et al., BEH n°22-23 (2016)
Violences sexuelles sur enfants« Coût du déni » sanitaire et social9,7 Md€CIIVISE (2023)
Risques psychosociaux (RPS) au travailStress, harcèlement, coût Assurance Maladie1,9 à 3 Md€INRS / Assurance Maladie13
II. COÛT DE LA DISCRIMINATIONApproche contrefactuelle (manque à gagner théorique)
Discriminations femmes-hommes en emploi – Manque à gagner de PIBManque à gagner potentiel sur le PIB national~150 Md€*France Stratégie (2016)
AGRÉGATION DE PLAIDOYERCumul indicatif des impacts économiques~165 Md€Calcul consolidé à visée illustrative

Hors-champ de cet agrégat : capital humain structurellement détruit, générations sacrifiées, trajectoires brisées, entraves à la liberté entrepreneuriale. Ces destructions sont absorbées, de manière diffuse, par la fiscalité, le reste à charge des ménages et la Sécurité sociale.

(*)Scénario 2 de France Stratégie (gain global de 150 Md€, soit ~7 % du PIB), dont 97 % est porté par les trajectoires des femmes. Ce chiffrage de 2016 constituant une borne basse historique, une actualisation macroéconomique est aujourd’hui indispensable pour intégrer les évolutions de l’emploi sur la dernière décennie.

L’agrégation globale de 165 milliards d’euros par an vise à mesurer l’empreinte globale du désastre, et non à produire un agrégat budgétaire homogène au sens de la comptabilité nationale classique. Bien que de natures macroéconomiques différentes, leur sommation souligne la magnitude systémique du coût de l’inaction. Les méthodologies sous-jacentes (comptabilité réelle vs projections contrefactuelles) ne répondant pas aux mêmes standards, la consolidation rigoureuse de ce chiffrage appellerait un travail ultérieur de modélisation pour résister pleinement aux tests de robustesse.

Des ordres de grandeur pour fixer les idées

Pour ceux qui raisonnent par comparaisons macroéconomiques, l’ampleur de ces masses financières illustre la dimension systémique de ce fait social total :

À l’échelle des grandes fonctions régaliennes
L’agrégation de ces coûts atteint 165 milliards d’euros : plus de trois fois le budget annuel de la mission Défense hors pensions14. Ce que l’on traite encore trop souvent comme une somme de drames privés représente un ordre de grandeur supérieur à l’un des premiers budgets régaliens de l’État.
Plus saisissant encore : le seul « coût du déni » des violences sexuelles subies dans l’enfance, estimé à 9,7 milliards d’euros par an, représente presque l’équivalent du budget annuel de la Justice hors pensions15.

Quoi qu’il en coûte ? En 2020, l’État a su mobiliser en quelques semaines un plan de relance historique de 100 milliards d’euros face au choc du COVID-19, démontrant que la collectivité sait déployer des moyens exceptionnels lorsqu’elle qualifie un péril de systémique. Le coût cumulé de la violence structurelle et des discriminations à l’égard des femmes et des enfants dépasse chaque année l’équivalent de ce plan de relance.

Rapportée à la population, cette estimation de plaidoyer représente près de 2 400 euros par habitant et par an, soit environ 5,5 % du PIB national. Le Sénat qualifie lui-même de « dérisoires » les 101,1 millions d’euros consacrés en 2024 à lutter contre ces violences16.

L’ANGLE MORT DES ÉCONOMISTES

Claudia Senik montre dans L’économie du bonheur17 que les économistes savent mesurer ce que le bonheur perdu coûte à une société. Ils calculent la désutilité d’une dent arrachée, le coût psychologique d’un épisode de chômage, la perte de bien-être d’une séparation. Le paradoxe d’Easterlin – pourquoi la croissance n’augmente-t-elle pas le bonheur ? – irrigue des décennies de débats académiques. Mais qui a sérieusement intégré dans un modèle macroéconomique le coût du bonheur détruit par une enfance sous les coups ? Par des années à surveiller l’humeur d’un conjoint avant de rentrer ? Par un plafond de verre qui contraint une femme à réviser ses ambitions à la baisse dès l’arrivée d’un enfant ?

L’économie du bien-être a un angle mort : elle se saisit du bonheur mesuré en conditions ordinaires, et laisse de côté ce qui le détruit structurellement. Comme si la violence domestique relevait du fait social mais pas du fait économique. Comme si l’économiste pouvait calculer le coût d’un divorce mais pas celui de la terreur qui y a conduit.

Daniel Cohen18 posait la question au cœur de son œuvre : à quoi sert l’analyse économique, si ce n’est à rendre les sociétés plus libres, plus capables de s’épanouir ? Ce projet reste tronqué tant que la violence de masse demeure une externalité non valorisée – un fait social total invisible dans nos comptes nationaux.

L’ÉPREUVE DU CONTREFACTUEL

Cette approche contrefactuelle utilisée par les économistes consiste à comparer une situation observée à une situation hypothétique dans laquelle le phénomène que l’on cherche à évaluer n’aurait pas lieu.

Le contrefactuel n’est pas ici une utopie. C’est la mesure de ce à quoi nous renonçons.

Ici, ce monde n’a rien d’abstrait : c’est une France où les violences faites aux femmes et aux enfants, les discriminations structurelles et les trajectoires de précarité cesseraient d’organiser silencieusement la société.

Quelle richesse collective une telle France pourrait-elle produire ?

France Stratégie apporte un premier ordre de grandeur : la réduction des discriminations sur le marché du travail – au premier rang desquelles celles subies par les femmes, mais pas seulement – ferait gagner environ 7 points de PIB dans le scénario de référence, et jusqu’à 14 points dans les hypothèses les plus ambitieuses.

Mais le contrefactuel ne s’arrête pas au marché du travail. Chaque enfant qui grandit dans un foyer violent accumule un déficit de sécurité, de santé, de confiance et de capital humain que la collectivité paiera pendant des décennies : décrochage scolaire, addictions, hospitalisations, pertes de productivité. Certains effets commencent à être documentés par la CIIVISE. Le reste demeure dans la colonne des coûts non comptabilisés.

Une France libérée de ces violences structurelles serait aussi une France où les femmes se déplacent, travaillent, entreprennent et décident sans calcul permanent du risque. Ce gain-là n’a pas encore de place dans nos indicateurs publics. Il est temps qu’il en ait une.

C’est ici que ce plaidoyer rejoint le manifeste d’Economixte. Au-delà des chantiers ouverts dans ces pages, cette exigence de rigueur – produire la donnée, l’agréger, évaluer l’impact – doit s’étendre à d’autres enjeux complexes. Ce texte pose les fondations d’un engagement plus vaste : compter, ce n’est pas refroidir l’indignation ; c’est ôter à l’inaction l’excuse de l’ignorance.

LE MANIFESTE D’ECONOMIXTE

Nous appelons à :

1. Une obligation de production de données utiles, comparables et auditables

Les violences faites aux femmes et aux enfants ne peuvent plus être suivies à partir de chiffres épars, anciens, partiels ou construits selon des périmètres différents. Les discriminations doivent entrer dans le même cadre de mesure, parce qu’elles transforment ces vulnérabilités en pertes d’emploi, de revenus, de carrière et d’autonomie.

  • La donnée doit être produite lorsqu’elle manque, harmonisée lorsqu’elle existe, rendue exploitable lorsqu’elle demeure dispersée.
  • Les données judiciaires, sanitaires, scolaires, sociales et professionnelles doivent être actualisées, anonymisées, comparables et vérifiables par des tiers indépendants.
  • Elles doivent rendre visibles les ruptures de trajectoire, les pertes de revenus, les atteintes à la santé, les effets scolaires et les destructions de capital humain aujourd’hui ignorées ou dispersées.

2. Une obligation de construction d’indicateurs agrégés

Un fait social total exige des indicateurs capables d’en mesurer l’empreinte économique, sociale et humaine.

  • Aux économistes de transformer ces données hétérogènes en indicateurs agrégés, robustes, comparables et suivis dans le temps.
  • Ces indicateurs doivent relier ce que les statistiques isolent : violences, santé, justice, école, emploi, pauvreté, discriminations, monoparentalité, ruptures de trajectoires.
  • Ils doivent permettre de passer d’une addition de coûts partiels à une mesure consolidée des destructions produites.

3. Une obligation d’évaluation des politiques publiques

Évaluer, c’est sortir de l’affichage budgétaire pour juger l’action publique à ses effets réels.

  • Chaque euro consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, contre les discriminations et contre leurs conséquences sociales doit être rattaché à un objectif explicite : protéger qui, contre quoi, et avec quels résultats attendus.

Il doit être évalué à l’aune de ce qu’il protège effectivement : violences évitées, parcours préservés, revenus maintenus, autonomie restaurée, capital humain sauvegardé.

Les résultats doivent obliger à agir : renforcer ce qui protège, corriger ce qui échoue, abandonner ce qui reste sans effet.

L’Appel d’Economixte vise à transformer ce qui est désormais établi – une violence structurelle, massive et durable – en responsabilité commune.

Ce n’est pas un fait divers.

C’est un fait social total, dont les coûts doivent être mesurés, les mécanismes rendus visibles et les politiques publiques évaluées à l’aune de ce qu’elles préviennent, protègent et réparent.

Parce qu’il est structurel, il engage les pouvoirs publics.
Parce qu’il détruit du capital humain, il engage les économistes.
Parce qu’il traverse les familles, l’école, le travail, les territoires et les institutions, il engage la société tout entière.

Pouvoirs publics, économistes, associations, citoyens : chacun doit prendre sa part dans la construction d’une réponse commune, documentée, évaluée et durable.

Béatrice Couairon
Fondatrice d’ECONOMIXTE

Genèse de cet Appel

Cet Appel est né d’une indignation partagée avec Françoise Derolez, l’une des premières voix de la galaxie Economixte. Elle m’a posé une question décisive : « Comment faire de son indignation quelque chose d’utile ?» Cette question révèle déjà ce qui la porte : le refus de rester spectatrice, l’envie d’agir, de relier les sujets et de rendre visibles leurs conséquences. Cette question a tout déclenché. J’ai écrit ce texte parce que c’est cela, Economixte : faire d’une indignation une force, et de cette force une exigence collective d’agir pour le monde qui vient.


Notes et sources

  1. Anthony Downs, « Up and Down with Ecology: The Issue-Attention Cycle », The Public Interest, n°28, été 1972,
  2. Mark Carney, « Breaking the Tragedy of the Horizon », Lloyd’s de Londres, 29 sept. 2015, bankofengland.co.uk
  3. Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année Sociologique, 1924
  4. Observatoire national des violences faites aux femmes / SSMSI, Enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (VRS) 2024, arretonslesviolences.gouv.fr
  5. Maëlle Stricot, « Le traitement judiciaire des violences sexuelles et conjugales en France », 2024, ipp.eu
  6. Saurel-Cubizolles M.-J. et al., « Estimation du coût des violences au sein du couple », Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire, n°22-23, Santé Publique France, 2016,
  7. Rapport CIIVISE, nov. 2023, ciivise.fr
  8. IPP/DARES, « La discrimination à l’embauche selon le sexe », mars 2022, dares.travail-emploi.gouv.fr
  9. France Stratégie, « Le coût économique des discriminations », sept. 2016, strategie.gouv.fr
  10. Direction générale du Trésor, « La politique familiale en France », Trésor-Éco n° 359, février 2025.
  11. INSEE Flash Auvergne-Rhône-Alpes n°55, mars 2019 — insee.fr
  12. Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
  13. Assurance Maladie / INRS, données sur les risques psychosociaux (RPS), rapport annuel – inrs.fr
  14. Sénat, Projet de loi de finances pour 2024 : Défense, rapport général n° 128, annexe mission « Défense », 2023-2024.
  15. Sénat, Projet de loi de finances pour 2024 : Justice, rapport général n° 128, annexe mission « Justice », 2023-2024.
  16. Arnaud Bazin et Pierre Barros, Évolution du financement de la lutte contre les violences faites aux femmes, rapport de la commission des finances du Sénat, n° 814, 2 juillet 2025
  17. Claudia Senik, L’économie du bonheur, Seuil, 2014.
  18. Daniel Cohen, Le monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015

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