SÉRIE – CROISSANCE • ÉCOLOGIE • JUSTICE SOCIALE : LE TRILEMME DU XXIe SIÈCLE ?
Cette dernière publication clôt une série de quatre textes autour d’une même question : comment articuler croissance, partage des richesses et limites écologiques pour comprendre ce qui améliore réellement nos conditions de vie ?
4/4 – Sommes-nous égaux face à l’effort climatique ?
La publication précédente a montré que le découplage entre croissance et émissions est possible, mais qu’il ne suffit pas d’en constater l’existence : encore faut-il qu’il soit suffisamment rapide, durable et généralisable pour respecter les contraintes écologiques.
Une autre difficulté apparaît pour accélérer la transition : les émissions sont très inégalement réparties, tout comme les possibilités de les réduire.
Un ménage dépendant de sa voiture, un propriétaire pouvant financer une rénovation thermique ou un gros consommateur de transports aériens n’ont ni la même empreinte carbone ni les mêmes possibilités de la réduire.
La question climatique rejoint alors directement celle de la justice sociale examinée dans la deuxième publication : comment répartir l’effort lorsque les responsabilités, les besoins et les capacités d’adaptation sont profondément différents ?
La contrainte écologique est commune. Nos émissions ne le sont pas. La question est encore plus délicate lorsqu’on regarde qui émet.
Selon les travaux de Lucas Chancel pour le World Inequality Lab, en 2019 les 10 % d’individus les plus émetteurs étaient responsables d’environ 48 % des émissions mondiales, tandis que les 50 % les moins émetteurs n’en représentaient qu’environ 12 %.
Le 1 % le plus émetteur représentait à lui seul 17 % des émissions mondiales.
En moyenne, les 10 % les plus émetteurs étaient associés à environ 31 tonnes de CO₂e par personne et par an, contre 1,6 tonne pour la moitié la moins émettrice. Pour le 1 % supérieur, la moyenne atteignait environ 110 tonnes.

Précision méthodologique importante : dans l’estimation de Lucas Chancel (2022), les émissions individuelles combinent les émissions associées à la consommation et celles attribuées aux investissements. Pour le 1 % mondial le plus émetteur, environ 70 % des émissions estimées en 2019 proviennent de la composante « investissements ». Les 110 tonnes ne renvoient donc pas uniquement aux modes de vie et à la consommation directe des plus aisés ; elles reflètent aussi les émissions liées au capital et aux investissements qui leur sont attribués.
Pour une meilleure compréhension des enjeux, on notera également que l’inégalité climatique ne se réduit plus à l’opposition entre habitants des pays riches et habitants des pays pauvres.
En 1990, l’essentiel de l’inégalité des émissions individuelles provenait encore des différences moyennes entre pays.
En 2019, 63 % de l’inégalité mondiale des émissions individuelles provient des écarts entre hauts et faibles émetteurs à l’intérieur des pays.
La géographie des inégalités carbone s’est donc profondément transformée : l’opposition entre pays riches et pays pauvres ne suffit plus à les décrire. Il signifie qu’un Européen modeste, un Européen très aisé, un Chinois appartenant aux classes moyennes supérieures et un Chinois pauvre ne peuvent plus être réduits aux émissions moyennes de leur pays.
Les inégalités économiques et les inégalités carbone se recoupent en partie, même si elles ne se confondent pas.
Cette concentration des écarts au sein des pays ne signifie pas que l’empreinte carbone soit seulement affaire de choix individuels. Une partie des émissions dépend aussi de choix collectifs, passés et présents, qui déterminent encore les alternatives disponibles : mix électrique, offre de transports collectifs, organisation du territoire, qualité du parc de logements ou accès aux services. Certains de ces choix remontent à plusieurs décennies – développement de l’habitat périurbain, infrastructures routières, éloignement entre logement, emploi et commerces – et continuent de structurer les modes de vie actuels.
À revenu comparable, deux ménages ne disposent donc pas nécessairement des mêmes possibilités de réduire leurs émissions. Répartir équitablement l’effort suppose donc de tenir compte des alternatives dont chacun dispose réellement.
Toutes les tonnes de CO₂ ont le même effet physique sur le climat, mais elles ne correspondent pas aux mêmes situations économiques ni aux mêmes marges d’ajustement.
Pour certains ménages, une part importante des émissions est liée au logement, à la distance domicile-travail, au type de chauffage ou à l’offre de transports disponible. Pour d’autres, elles résultent davantage de niveaux de consommation élevés, de logements plus grands, de mobilités plus fréquentes ou d’un patrimoine associé à des activités fortement émettrices.
Les émissions résultent ainsi de facteurs de nature différente : choix individuels, contraintes budgétaires, infrastructures disponibles, habitudes de consommation ou encore détention de capital.
Une politique climatique ne peut donc pas seulement demander combien chacun émet. Elle doit aussi comprendre qui les émet, pour quel usage et avec quelles alternatives.
Si cette distinction est claire dans les cas extrêmes, elle est beaucoup plus difficile à traduire en politique publique. La frontière entre besoin difficilement compressible et consommation de confort n’est ni fixe ni toujours observable.
La définir par les prix, des normes, des quotas ou une tarification progressive soulève à son tour des questions d’efficacité, d’équité, de faisabilité administrative et de liberté de choix.
Chez les plus hauts émetteurs, l’empreinte carbone ne provient pas seulement des consommations personnelles. Une part importante est aussi liée aux activités financées par leurs investissements. Agir sur les seules consommations finales laisse donc de côté une partie du problème : la transition concerne aussi l’allocation du capital et le financement d’activités plus ou moins émettrices.
Le prix du carbone : efficacité économique, effets distributifs
La tarification du carbone prolonge un raisonnement classique de l’économie publique. Dans The Economics of Welfare (1920), Arthur Cecil Pigou montre qu’une activité peut imposer à la collectivité un coût que le prix de marché ne prend pas en compte. Dans ce cas, le coût supporté par l’agent qui émet ou produit est inférieur au coût réellement supporté par la société. Une taxe corrective vise précisément à rapprocher ces deux grandeurs. Appliquée au climat, cette logique consiste à donner un prix aux émissions de CO₂ afin que leur coût collectif pèse davantage dans les décisions de production, d’investissement et de consommation.
Sa logique est aussi une logique d’efficacité : toutes les réductions d’émissions n’ont pas le même coût. En donnant un prix à la tonne de CO₂, elle incite ménages et entreprises à arbitrer entre payer ce prix et réduire leurs émissions lorsque cette réduction leur coûte moins cher. Les réductions sont ainsi recherchées en priorité là où leur coût est le plus faible.
L’efficacité économique du dispositif ne préjuge cependant pas de la manière dont l’effort est réparti. Le prix du carbone s’applique à des modes de vie largement façonnés par plusieurs décennies de choix économiques, résidentiels et d’aménagement du territoire.
La crise des Gilets jaunes de 2018 a révélé avec force les fractures sociales et territoriales que pouvait provoquer ce décalage. Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely décrivent dans La France sous nos yeux (2021) l’émergence d’une véritable « civilisation périurbaine», organisée autour de la maison individuelle, de la voiture, des lotissements, des ronds-points et des zones commerciales.

Fourquet et Cassely relient cette « civilisation périurbaine » à une transformation plus profonde du système productif : désindustrialisation, essor de la logistique et de la distribution, éloignement progressif des lieux où l’on habite, travaille et consomme. La dépendance automobile est aussi le produit de cette géographie économique.
Augmenter le prix du carburant revient donc à appliquer un signal économique immédiat à une organisation du territoire et à des modes de vie constitués sur plusieurs décennies. Un ménage peut réduire certains déplacements ; il ne peut pas instantanément rapprocher son logement de son emploi, faire apparaître une ligne ferroviaire ou transformer l’organisation commerciale de son territoire.
Dans un tel environnement, modifier les prix ne suffit pas à modifier rapidement les comportements. Un signal-prix peut inciter à consommer moins de carburant ; il ne transforme pas en quelques mois un parc de logements, un réseau de transports ou une géographie des emplois construits sur plusieurs décennies.
Face à une même hausse du prix du carbone, les marges d’ajustement diffèrent fortement selon le revenu, le logement, la localisation ou l’accès aux transports. Pour certains ménages, réduire rapidement leurs émissions suppose de changer de véhicule, de rénover leur logement, de modifier leurs déplacements ou d’accéder à une offre de transport qui n’existe pas encore.
La notion de capabilité chez Amartya Sen permet de penser cette différence entre contrainte subie et possibilité réelle d’agir. Une même hausse de prix ne produit pas les mêmes effets selon les ressources dont dispose chacun et les alternatives qui lui sont effectivement accessibles.
Christian Gollier montre dans Le climat après la fin du mois (2019) qu’un prix du carbone peut effectivement contribuer efficacement à réduire les émissions, mais que ses effets sociaux dépendent fortement de l’usage des recettes. Les redistribuer aux ménages les plus exposés, financer des transports collectifs, la rénovation thermique ou d’autres alternatives modifie concrètement leur capacité à s’adapter.
Le prix du carbone ne peut donc être apprécié seulement à partir des tonnes évitées. Il faut aussi regarder comment l’effort est réparti et si les ménages disposent réellement des moyens de modifier leurs comportements.
Cette nécessaire vigilance est bien rappelée dans le rapport Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique (2022) publié par France Stratégie : les contraintes sociales, environnementales, économiques et démocratiques ne peuvent être traitées comme des problèmes indépendants lorsqu’elles se cumulent pour les mêmes individus.
Sur quels critères répartir l’effort ?
Pendant les Trente Glorieuses, la forte progression de la productivité permettait d’augmenter simultanément les salaires, les profits et les recettes publiques. Le conflit distributif ne disparaissait pas, mais l’augmentation de la richesse disponible pouvait en desserrer une partie.
La contrainte écologique introduit une logique différente. Un budget carbone ne s’accroît pas parce que sa répartition devient politiquement difficile. Si respecter une trajectoire climatique impose de réduire les émissions cumulées, il ne s’agit plus seulement de partager les fruits de la production, mais aussi de répartir les transformations et les réductions nécessaires.
Plusieurs principes peuvent alors entrer en tension.
Faut-il demander davantage à ceux qui émettent le plus, à ceux qui ont le plus contribué aux émissions passées, ou à ceux qui ont les moyens de réduire plus facilement leur empreinte ?
Une tonne de CO₂ doit-elle être appréciée de la même manière lorsqu’elle correspond à un besoin difficile à compresser ou à une consommation pour laquelle des alternatives existent ?
Faut-il rechercher d’abord les réductions là où elles coûtent le moins cher, ou tenir compte aussi de la capacité de chacun à supporter cet effort ?
Et comment éviter qu’une politique efficace pour réduire les émissions n’accroisse les inégalités de conditions de vie ou d’accès à la mobilité, au logement et à l’énergie ?
Ces critères ne conduisent pas aux mêmes arbitrages.
Répartir l’effort suppose donc aussi de définir ce qu’une société veut garantir à chacun tout en respectant les limites qu’elle ne peut durablement dépasser.
Satisfaire les besoins dans les limites écologiques
Kate Raworth, dans Doughnut Economics (2017), propose de ne plus raisonner seulement à partir de la croissance du PIB, mais à partir d’un double objectif : satisfaire les besoins sociaux tout en restant à l’intérieur des limites écologiques.
Son « doughnut » représente l’espace compris entre un plancher social – les conditions nécessaires à une vie digne – et un plafond écologique, au-delà duquel les activités humaines dégradent les systèmes dont elles dépendent.
- À l’intérieur se trouve un plancher social : alimentation, logement, santé, éducation, énergie, participation à la société – les conditions nécessaires pour qu’une vie puisse être considérée comme digne.
- À l’extérieur se trouve un plafond écologique constitué par les limites que les activités humaines ne peuvent durablement dépasser sans dégrader les systèmes dont elles dépendent.

L’objectif est de parvenir à satisfaire les besoins humains à l’intérieur d’un espace écologiquement soutenable.
Le « doughnut » doit donc être lu comme un cadre d’objectifs plutôt que comme une boîte à outils macroéconomique prête à l’emploi. Il dessine l’espace souhaitable, mais ne détermine ni le rythme des ajustements, ni les instruments à mobiliser – prix, normes, investissements publics, innovation ou redistribution – ni la manière d’arbitrer entre les différents objectifs.
Ces choix restent au cœur du trilemme.
Pour conclure cette série
Le problème du XXIᵉ siècle tient à la nécessité de poursuivre simultanément trois objectifs : créer les richesses nécessaires à l’amélioration des conditions de vie, mieux en répartir les bénéfices et les possibilités, tout en réduisant suffisamment les pressions exercées sur le climat et les ressources.
Ces quatre publications ont visé à éclairer ce trilemme à travers ses interdépendances :
- une transition écologique qui ignore les inégalités risque de faire porter l’effort sur ceux qui disposent du moins d’alternatives ;
- une politique de redistribution qui ignorerait les contraintes écologiques pourrait améliorer le partage sans rendre notre trajectoire soutenable ;
- une croissance qui ignorerait l’une comme l’autre ne suffirait plus à définir le progrès.
Le véritable objectif n’est pas la quantité de biens produite en elle-même, mais les possibilités de vie qu’elle permet.
Les questions qui en découlent sont : “que voulons-nous faire croître, pour satisfaire quels besoins, avec quelles ressources et au bénéfice de qui ?”
Certaines productions doivent augmenter : soins, éducation, recherche, logements adaptés, rénovation thermique, infrastructures, énergie bas-carbone. D’autres doivent être transformées.
Certaines consommations de ressources et certaines émissions doivent diminuer en valeur absolue. Et les efforts nécessaires ne peuvent être répartis indépendamment des responsabilités, des besoins et des possibilités réelles de chacun.
Le récit des Trente Glorieuses a installé l’idée que l’amélioration des conditions de vie passerait durablement par l’augmentation de la production, de l’équipement et de la consommation. Le progrès social, lui, reste évidemment un objectif : mieux se loger, se soigner, se former, se déplacer, disposer de davantage de sécurité et de liberté. La question est de savoir si ces avancées supposent nécessairement une croissance continue des quantités produites et consommées.
Dans les années 1970, l’économiste Richard Easterlin met en évidence un paradoxe : dans les pays développés, le revenu par habitant augmente fortement au fil du temps, tandis que les réponses des individus aux enquêtes sur leur bonheur ou leur satisfaction dans la vie progressent beaucoup moins, voire restent globalement stables. L’augmentation de la richesse améliore donc de nombreuses dimensions de la vie, mais elle ne se traduit pas mécaniquement par une hausse durable du bien-être tel que les individus eux-mêmes l’évaluent.
Le XXIᵉ siècle nous oblige à redéfinir cette promesse de prospérité.
Elle repose désormais sur trois exigences indissociables : créer, partager et préserver.
Créer, parce que des besoins immenses restent à satisfaire et que l’innovation demeure indispensable.
Partager, parce que la richesse comme les possibilités d’adaptation restent profondément inégalement réparties.
Préserver, parce que l’amélioration des conditions de vie ne peut durablement reposer sur la dégradation des ressources écologiques qui la rendent possible.
Notre défi est désormais d’inventer une prospérité qui ne promette pas simplement davantage, mais qui permette à chacun et collectivement de vivre mieux dans les limites du monde qui vient.
Bibliographie
- Arthur C. Pigou, The Economics of Welfare, Macmillan, 1920.
- Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
- Kate Raworth, Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, Chelsea Green Publishing, 2017.
- Jérôme Fourquet & Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie, Seuil, 2021.
- Christian Gollier, Le climat après la fin du mois, PUF, 2019.
- Lucas Chancel, Global Carbon Inequality, 1990–2019, World Inequality Lab, 2021.
- France Stratégie, Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique, 2022.
- GIEC, Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, contribution du groupe de travail III au sixième rapport d’évaluation, Cambridge University Press, 2022.
- Copernicus Climate Change Service (C3S), « Surface air temperature for July 2026 » et bulletin climatique de juillet 2026, ECMWF, août 2026. Daniel Cohen, Le Monde est clos et le désir infini (2015)
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Série
Croissance • Écologie • Justice sociale : le trilemme du XXIᵉ siècle ?
1/4Produire plus pour vivre mieux ? · épisode précédent
2/4Peut-on prospérer dans une société inégalitaire ? · épisode précédent
3/4Quelle prospérité dans les limites écologiques ? · épisode précédent
4/4Sommes-nous égaux face à l’effort climatique ? · vous lisez cet épisode




