Liberté, dignité, habitabilité

Un juriste et un philosophe proposent d’inscrire l’habitabilité dans le droit, au rang de la liberté et de la dignité.

Lecture en 5 mn

Liberté, dignité, habitabilité, Baptiste Morizot et Laurent Neyret (Gallimard)

CES LIVRES QUI ÉCLAIRENT LE MONDE QUI VIENT

Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, Gallimard, coll. « Tracts », 2026.

Par Lola Péladan, Junior fellow d’ECONOMIXTE

Couverture de « Liberté, dignité, habitabilité » (Gallimard)

En bref

Issu du dialogue entre un juriste et un philosophe, ce texte porteur d’espoir est un appel vibrant à reconnaître le Principe habitabilité comme valeur-socle protégée par le droit. Ce que les auteurs nomment habitabilité n’est pas la propriété figée d’un environnement désanimé mais bien la condition d’existence du processus fragile et permanent par lequel la vie, tissée d’interdépendances, crée et maintient sa capacité à prospérer. Ils rappellent que cette condition est un prérequis incontournable pour nos autres valeurs-socles telles que la liberté, l’égalité, la dignité ou encore la sûreté des intérêts de la Nation.

L’avis d’ECONOMIXTE

Un socle manquant comme clef d’un paradoxe

Ce texte part d’une foi, fondée sur l’histoire, en la puissance transformatrice du droit. Cette foi est pourtant mise à mal par l’impression d’un échec du droit à prévenir l’inexorable dépassement des limites planétaires, malgré un foisonnement de normes et d’initiatives à toutes les échelles (locale, nationale, internationale). La thèse des auteurs vient répondre à ce paradoxe. Selon eux, la faiblesse du droit moderne, son incapacité à se hisser en rempart efficace contre les forces qui attaquent de toutes parts la biodiversité, le climat, la vie des sols, la ressource en eau, etc., cette faiblesse réside dans un manque fondamental. Le manque d’une valeur cardinale protégée au même titre que la liberté, l’égalité ou encore la dignité humaine. Les auteurs proposent de nommer cette valeur le Principe habitabilité.

L’importance d’une valeur cardinale

L’exemple du droit pénal montre bien comment la dignité peut fonder la restriction de la liberté et justifier la sanction de la société. Aujourd’hui, la protection de l’environnement souffre d’une approche technique, gestionnaire et réglementaire qui peine à rivaliser avec, par exemple, la liberté et notamment celle d’entreprendre.

Les auteurs invoquent le moment de l’après Seconde Guerre mondiale comme précédent : un moment fondateur où l’humanité nomme une nouvelle valeur cardinale (la dignité), qui essaimera sous de multiples formes juridiques (Déclaration universelle des droits de l’Homme, Cour pénale internationale, etc.). Admettant que l’érection d’une valeur protégée ne suffit pas, seule, à empêcher ses violations concrètes, les auteurs rappellent qu’elle fait basculer ses ennemis du côté de l’inacceptable et qu’elle donne à ses défenseurs toute la force symbolique du droit et de la justice.

Pourquoi le « Principe habitabilité » ?

Ce que les auteurs cherchent à nommer doit permettre de défendre à la fois le climat, la biodiversité, les sols, l’eau, etc. Mais ce concept ne doit pas désigner un objet extérieur et passif : comme la liberté, l’égalité ou la dignité, il doit désigner une condition d’existence, inquantifiable, que chacun·e peut éprouver. Ils écartent donc les termes de biodiversité, de nature ou encore d’environnement et insistent sur plusieurs points :

  • Le caractère actif de cette valeur : l’habitabilité est un processus permanent par lequel la vie crée et maintient ses conditions d’existence. Jamais acquise, jamais figée, sans cesse renouvelée, elle est produite par le vivant.
  • Son caractère relationnel : l’habitabilité recouvre l’ensemble des interdépendances entre les êtres vivants et avec les équilibres physiques et chimiques qui les entourent.

Les auteurs nous invitent à bousculer quatre habitudes de pensée qui nous conduisent à considérer l’environnement comme une donnée passive et gérable :

  • Réanimer l’habitabilité : celle-ci n’est pas une donnée extérieure à la vie car la science montre que c’est bien le vivant lui-même qui produit et maintient les conditions de la vie sur Terre.
  • Protéger les relations plutôt que les entités : en tant que valeur cardinale, le principe habitabilité dépasse les silos réglementaires qui protègent telle ou telle espèce, tel ou tel seuil chimique. Il protège un système, un tissu en équilibre.
  • Ne pas isoler l’humain : reconnaître que l’habitabilité humaine est « l’effet pour nous d’une habitabilité plus vaste : celle qui est produite par la vie pour la vie ».
  • Protéger la vie au-delà de la survie, comme capacité à se déployer, se transformer, prospérer et ouvrir le champ des possibles.

Ainsi, « l’habitabilité partage avec l’égalité sa nature fondamentalement relationnelle » et sa reconnaissance transforme profondément notre rapport au monde.

Un livre porteur d’espoir

Cet essai se propose de donner une bannière commune et un socle moral au grand nombre de luttes qui se multiplient à travers le monde. Les auteurs portent la conviction que ce principe fédérateur peut permettre de dépasser la logique comptable et administrative qui alourdit bien souvent ces luttes. Par des exemples récents, ils montrent que, sans encore la nommer, le droit semble mûr pour reconnaître l’habitabilité comme valeur cardinale.

Ce petit livre sonne comme un appel à diffuser la protection de la capacité de la vie à rendre la Terre habitable pour la vie dans toute « la diversité des traditions juridiques, des échelles de droit, des branches de droit ». Il se veut le point de départ du groupe de travail international sur le Principe habitabilité, hébergé par l’École de droit et l’École du climat de Sciences Po.

Disponible aux Éditions Gallimard.

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