Par Christophe Rodrigues, Senior fellow d’Economixte.
Depuis quelques jours, l’expression « crise du pouvoir d’achat » s’impose dans les médias. Le Monde y voit une baisse que la France n’a connu que deux fois depuis 1960. Trois clés pour comprendre.
1. Du baril à la pompe
L’enlisement de la crise d’Ormuz a porté le Brent au-delà de 120 dollars en avril, et il se maintient autour de 100 dollars début octobre. La hausse se propage tout au long de la chaîne : cours du brut, raffinage, distribution, puis prix à la pompe. Début octobre, le gazole atteint 2,36 € le litre (DGEC). En France, le cadre fiscal pèse lourd : une accise fixe d’environ 61 centimes par litre de gazole, puis une TVA de 20 % calculée sur le prix hors taxes et sur l’accise. Les taxes représentent en France 42 % du prix du gazole et 48 % de celui de l’essence.
2. Revenu nominal et pouvoir d’achat
Pour l’Insee, le pouvoir d’achat mesure la quantité de biens et services que les ménages peuvent acquérir avec leur revenu disponible (revenus d’activité et du patrimoine, plus prestations sociales, moins impôts et cotisations). On l’obtient en corrigeant ce revenu de la hausse des prix : c’est le revenu disponible réel. La règle est simple : si le revenu par unité de consommation augmente de 0,2 % et les prix de 0,8 %, on gagne davantage d’euros mais on peut acheter moins. C’est exactement ce qui s’est passé en 2025 (pouvoir d’achat par unité de consommation : -0,7 %).
Pouvoir d’achat ou niveau de vie ?
Le pouvoir d’achat dont parlent les médias est celui que l’Insee publie chaque trimestre à partir de la comptabilité nationale. Il mesure l’évolution du revenu disponible de l’ensemble des ménages résidents, corrigée de la hausse des prix. Même rapporté au nombre d’unités de consommation, comme dans cet article, il reste une moyenne nationale, qui ne décrit la situation d’aucun ménage en particulier. Le niveau de vie, lui, se calcule ménage par ménage. On divise le revenu disponible de chaque ménage par son nombre d’unités de consommation (1 pour le premier adulte, 0,5 par personne de 14 ans ou plus, 0,3 par enfant de moins de 14 ans), puis chaque membre du ménage se voit attribuer ce niveau de vie. C’est cette mesure qui permet de comparer des ménages de taille différente et d’étudier les inégalités.
3. Quand les courbes se croisent
De 2020 à 2024, le revenu nominal par unité de consommation progresse le plus souvent plus vite que les prix. Deux exceptions : 2020, année du Covid, et 2022, au cœur du choc énergétique, où les prix l’emportent de peu (+4,9 % contre +4,6 %), avant un rattrapage dès 2023. En 2025, les courbes se croisent de nouveau, aux dépens du pouvoir d’achat. À partir du premier semestre 2026, l’écart se creuse : la hausse des prix s’accélère (+1,0 % au deuxième trimestre), tandis que le pouvoir d’achat par unité de consommation recule (-0,6 % sur le seul trimestre, selon l’Insee).
Quand l’indice des prix augmente plus vite que le revenu disponible par unité de consommation
France, évolution annuelle en %, ménages, par unité de consommation (UC)
- Revenu disponible brut nominal par UC
- Prix de la consommation des ménages
- Le pouvoir d’achat augmente
- Le pouvoir d’achat se contracte
Sur le long terme
Corrigé de la hausse des prix, le revenu disponible brut par unité de consommation devrait atteindre en moyenne environ 33 400 euros (base 2020) en 2026, si son niveau du deuxième trimestre se maintient jusqu’à la fin de l’année. C’est moins qu’en 2025 (33 600 euros) et qu’en 2024 (33 800 euros), son plus haut historique.
Choc exogène ou fragilité endogène ?
Il existe deux lectures politiques possibles de cette inflexion. La première, c’est que la France subit des chocs externes à répétition (embargo sur le fossile russe en 2022, crise d’Ormuz en 2026), qui affaiblissent le revenu réel des ménages et peuvent conduire à un processus de paupérisation. Cette lecture est exacte, mais elle ne dit rien de la capacité de l’économie française à les absorber.
La seconde lecture, plus exigeante et plus responsabilisante, met l’accent sur le fait que ce qui tire durablement le revenu vers le haut, c’est la croissance économique. Or le PIB a reculé au premier trimestre 2026 puis stagné au deuxième, les heures travaillées baissent, et la productivité n’a pas rejoint sa tendance d’avant-Covid (Conseil national de productivité, 2026). En 2022, une économie en reprise avait largement amorti le choc : le revenu par unité de consommation progressait de 4,6 %, presque aussi vite que les prix (+4,9 %), et les dépassait de nouveau dès 2023. En 2026, une économie à l’arrêt le subit de plein fouet.
Le choc est exogène ; la vulnérabilité est endogène. Moins la France, et avec elle l’Union européenne, est en croissance, moins elle est résiliente.
Sources et données
- Insee, Revenu disponible brut et pouvoir d’achat, données annuelles 1960-2025
- Insee, Informations rapides n° 212, comptes nationaux trimestriels du deuxième trimestre 2026 (28 août 2026)
- Insee, définition du pouvoir d’achat des ménages (comptabilité nationale)
- Insee, définition du niveau de vie
- DGEC, note sur les cours, prix et marges des produits pétroliers (5 octobre 2026), relayée par Kelwatt
- Conseil national de productivité, rapport 2026
- Le Monde, 30 septembre 2026





