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Les 3 grandes questions
- Pourquoi la concurrence est-elle bonne pour la croissance, et quelles en sont les limites ?
- La concentration croissante des marchés (numérique, mondialisation) est-elle un problème ?
- Comment moderniser la politique de concurrence européenne pour rester compétitif dans le monde ?
Le mécanisme à comprendre : la sélection productive
La concurrence améliore l’allocation des ressources : les entreprises inefficaces disparaissent, les plus productives gagnent des parts de marché. Ce mécanisme de sélection entraîne des gains de productivité.
+5,4 % d’emplois à long terme après intervention antitrust (États-Unis, Babina et al., 2023)
+4,1 % de créations d’entreprises après une plainte antitrust.
Concurrence et innovation : la courbe en « U inversé »
Trop peu de concurrence → monopole ‘dort’ sur ses rentes, pas d’incitation à innover
Zone optimale → pression suffisante pour innover, marges pour financer la R&D
Trop de concurrence → marges trop faibles pour financer l’innovation
(Aghion, Howitt et al., 2005 — The Quarterly Journal of Economics)
Exemple : le démantèlement Bell (États-Unis, 1984)
Après la scission de l’opérateur historique pour pratiques anticoncurrentielles, les dépôts de brevets télécom ont augmenté de +19 % par an jusqu’en 1990, portés par de nouveaux entrants innovants.
Deux risques opposés sur les chaînes de valeur
Ex. Monopsone : filière laitière française concentrée en aval qui impose des prix d’achat trop bas aux producteurs
- Prix plus bas et meilleure qualité pour les consommateurs
- Sélection productive : les ressources vont vers les entreprises les plus efficaces
- Incitation à innover pour se démarquer (si la pression concurrentielle est bien calibrée)
Dans le numérique ou l’industrie, une concentration modérée permet des économies d’échelle et le financement de la R&D
Rapport Draghi (2024) : protéger les rentes de l’innovateur tout en maintenant le marché « contestable » pour les entrants futurs
Hausse de la concentration en Europe (1998-2019)
part des 4 plus grandes entreprises
| Secteur | Part 1998 | Part 2019 | Évol. |
|---|---|---|---|
| Communication (internet) | ~40 % | ~58 % | +18 pp |
| Finance / assurance | ~42 % | ~50 % | +8 pp |
| Industrie manufacture | ~30 % | ~40 % | +10 pp |
| Commerce | ~25 % | ~32 % | +7 pp |
| Énergie / eau | ~52 % | ~57 % | +5 pp |
Source : Commission européenne (2021), Industry concentration and competition policy.
+20 % de concentration dans l’industrie européenne entre 2000-2014 (base 100 en 2000)
50 % de la hausse de concentration liée à la baisse du coût des outils informatiques (données françaises)
Mondialisation : vers une taille critique
La concurrence internationale pousse à la consolidation (Bayer/Monsanto, Fiat/PSA…). La politique de concurrence doit permettre d’atteindre une taille critique mondiale, sans sacrifier la dynamique concurrentielle domestique.
Le concept clé : la contestabilité du marché
Effets de réseau : plus un service a d’utilisateurs, plus il est attractif → concentration naturelle.
Coûts fixes élevés mais coûts marginaux quasi nuls → quelques acteurs captent tout le marché
La concurrence ne dépend plus du nombre d’acteurs mais de la possibilité d’entrer sur le marché (concept de « contestabilité »)
Dans les marchés numériques, l’enjeu n’est plus le nombre d’acteurs présents mais la facilité d’entrée de nouveaux concurrents. Une plateforme peut être seule et exercer une saine pression si des entrants potentiels la guettent.
143 Md€ de valeur ajoutée des entreprises du numérique en France en 2022 (INSEE)
Concentration excessive = risque de rupture si un maillon défaille (Illustration ajoutée par Economixte : les pénuries de puces en 2021 ont révélé la vulnérabilité d’une chaîne dépendante de quelques maillons clés.)
Mais trop de dispersion = coûts élevés et manque de ressources pour absorber les chocs.
La politique de concurrence complète les politiques commerciale et industrielle
Les deux outils principaux
Autoriser ou interdire une fusion AVANT qu’elle soit réalisée. 95 % autorisées sans condition. 0,2 % interdites (15 sur 7 103 entre 2004-2024).
Sanctionner APRÈS coup. Autopréférencement (Google Shopping), ventes liées (Internet Explorer/Windows).
DMA – Digital Markets Act (2022)
Contrôle ex ante sur les « contrôleurs d’accès » (Google, Apple, Meta, TikTok, Amazon). Obligations : pas d’autopréférencement, pas de ventes liées captives. En 2025, enquêtes ouvertes sur Microsoft et Amazon pour leurs services cloud.
Europe vs États-Unis : déconstruire le mythe
La pratique européenne n’est pas plus stricte qu’américaine sur le fond. Les États-Unis ont même durci leur application depuis 2023. Différence principale : l’Europe préfère des remèdes « structurels » (cessions d’actifs, irréversibles) plutôt que comportementaux. 356 opérations examinées par la Commission européenne en 2023 (vs 1 805 aux États-Unis)
- Révision des lignes directrices sur les fusions (Commission européenne) : mieux intégrer innovation, durabilité et résilience dans l’analyse
- Gains d’efficacité « verts » : permettre d’autoriser des fusions si elles génèrent des bénéfices environnementaux, encore rarement appliqué en pratique
- Contrôle sous les seuils : surveiller les rachats de start-ups par des géants (« acquisitions prédatrices ») qui échappent aux seuils de CA
- Marché pertinent mondial : la Commission intègre désormais la concurrence internationale dans ses analyses (révision 2024)
Dilemme : permettre des fusions pour atteindre la taille critique mondiale VS maintenir la concurrence interne
Solution : raisonner sur le marché mondial (pas seulement européen) ET exiger des engagements en matière d’innovation
Exemple : cas Siemens/Alstom (2019) refusé.
Le débat reste ouvert sur l’équilibre optimal.
- La question n’est plus de choisir abstraitement entre davantage ou moins de concurrence.
- Elle est de déterminer, secteur par secteur, quelles formes de concentration permettent d’investir et d’innover sans fermer le marché aux nouveaux entrants.
- Pour l’Europe, l’enjeu consiste donc à favoriser la taille et la puissance de ses entreprises sans affaiblir la dynamique concurrentielle dont dépend leur compétitivité future.
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