Produire plus pour vivre mieux ?

Comment la croissance transforme-t-elle les conditions de vie et qui bénéficie de ses gains ?

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SÉRIE – CROISSANCE • ÉCOLOGIE • JUSTICE SOCIALE : LE TRILEMME DU XXIe SIÈCLE ?

Cette publication ouvre une série de quatre publications autour d’une même question : comment articuler croissance, partage des richesses et limites écologiques pour comprendre ce qui améliore réellement nos conditions de vie ?


1/4 – Produire plus, est ce vivre mieux ?

Pendant longtemps, croissance et progrès social ont semblé aller de pair. Produire davantage permettait d’élever les revenus, d’améliorer les conditions de vie et de financer une protection sociale plus étendue. La croissance apparaissait ainsi comme une condition du progrès collectif : avant de se demander comment partager les richesses, encore fallait-il les créer.

Cette relation mérite pourtant d’être examinée de plus près. Une économie peut s’enrichir sans que tous les groupes sociaux bénéficient dans les mêmes proportions de cette prospérité. Les écarts de revenus et, plus encore, de patrimoine peuvent rester considérables, voire s’accroître. Aux États-Unis, certaines catégories de la population ont même connu une dégradation de leurs conditions de vie et de santé alors que le revenu national continuait de progresser. C’est précisément ce que la suite de cette publication met en évidence avec les données de long terme sur les inégalités.

Il faut donc tenir ensemble deux réalités : la croissance peut transformer profondément les conditions de vie, mais elle ne détermine pas la manière dont les richesses qu’elle crée sont réparties.

C’est ce premier lien qu’il faut comprendre avant d’aller plus loin : que permet réellement la croissance, et à quelles conditions ses gains se traduisent-ils en progrès pour le plus grand nombre ?

Pendant les Trente Glorieuses, la croissance transforme très concrètement la vie quotidienne des Français.

Entre 1950 et 1973, le PIB par habitant augmente en moyenne de près de 4 % par an. À ce rythme, le niveau de vie double en moins de vingt ans.

Courbe du PIB français en prix courants, 1949-2025 : croissance quasi continue de moins de 300 milliards à près de 3 000 milliards d'euros (INSEE).

Source : INSEE

Mais cette progression devient surtout visible dans les logements et les modes de vie.

En 1954, 7,5 % seulement des ménages possèdent un réfrigérateur et 8,4 % une machine à laver le linge.

Publicité des années 1950 pour un lave-linge, montrant un couple en tenue de soirée devant l'appareil.

La télévision équipe à peine 1 % des ménages. Au début de 1974, près de 87 % des ménages disposent d’un réfrigérateur. En 1957, 70 % des ménages ne possédaient encore ni réfrigérateur, ni lave-linge, ni téléviseur ; en 1974, ils ne sont plus que 7 % dans ce cas, tandis que la moitié des ménages possède à la fois ces trois équipements et une automobile.

Graphique : part des ménages français équipés en réfrigérateur, lave-linge et téléviseur entre 1954 et 1974 — le réfrigérateur passe de quelques % à 86 %.

La croissance se mesure donc en points de PIB, mais elle se vit autrement : conserver les aliments plus longtemps, ne plus consacrer plusieurs heures à la lessive, disposer d’une salle de bains, regarder la télévision chez soi, se déplacer plus facilement, accéder progressivement aux vacances.

Ces transformations modifient aussi l’usage du temps. Le lave-linge n’est pas seulement un bien supplémentaire produit et consommé : il réduit le temps consacré à une tâche domestique répétitive. La diffusion de l’automobile élargit les possibilités de déplacement, même si elle contribuera ensuite à façonner un modèle territorial dont nous mesurons aujourd’hui certaines contraintes. L’amélioration des logements joue sur l’hygiène, la santé et le confort.

Famille en Citroën 2CV décapotée sur la route du Mont-Saint-Michel, photographie des années 1950-1960.

La croissance ne se traduit donc pas seulement par davantage d’objets. Elle transforme les conditions matérielles de l’existence et les possibilités offertes aux individus.

Cette transformation repose en grande partie sur des gains de productivité exceptionnellement élevés. Entre 1950 et le premier choc pétrolier, la productivité du travail progresse en France à un rythme de l’ordre de 5 % par an.

Précisons ce que cela signifie. La productivité du travail rapporte la richesse créée au volume de travail mobilisé. Elle peut progresser grâce à l’accumulation de capital, à de meilleures machines, à l’innovation, à l’organisation de la production, aux compétences ou à une combinaison de ces facteurs. Lorsque la valeur produite par heure travaillée augmente, une marge supplémentaire apparaît dans le partage de la valeur créée.

Cette marge peut se traduire par une hausse des salaires réels, davantage de profits et d’investissement, une diminution du temps de travail ou des recettes supplémentaires pour financer les dépenses collectives. Ces différents usages sont en concurrence, mais une croissance rapide de la productivité permet plus facilement leur progression simultanée.

Car la transformation ne se joue pas seulement dans les cuisines et les salles de bains.

Elle passe aussi par la socialisation d’une part croissante des risques de l’existence. La Sécurité sociale, créée en 1945, étend progressivement la couverture contre la maladie et la vieillesse. Les retraites se développent. L’assurance chômage est créée en 1958. La scolarisation s’allonge. Une part de la richesse supplémentaire finance ainsi des protections et des services collectifs.

C’est ce qui donne à la croissance de cette période une portée particulière : elle accompagne simultanément une amélioration du confort matériel, une transformation du temps quotidien et une extension de la protection sociale.

Antonin Bergeaud place précisément cette question au cœur de de son dernier ouvrage La Prospérité retrouvée. Les leviers de la croissance au XXIe siècle (2026). Son analyse rappelle que, sur longue période, les gains de productivité ont été le moteur essentiel de l’amélioration du niveau de vie : ils ont permis d’augmenter la consommation, mais aussi de financer davantage de santé, de loisirs et de protections collectives. Leur ralentissement en France et en Europe réduit au contraire les marges disponibles pour financer simultanément hausse des revenus, modèle social, investissement et transition écologique.

La croissance permet donc de desserrer la contrainte distributive. Lorsque le revenu national augmente rapidement, améliorer la situation de certains groupes n’implique pas nécessairement de réduire celle des autres.

Mais cette expérience historique peut conduire à une conclusion trop rapide : il suffirait de produire davantage pour que chacun finisse par en bénéficier.

Or rien, dans le mécanisme de la croissance, ne détermine à lui seul la façon dont ses gains seront répartis.

Quand la croissance augmente, qui en bénéficie ?

L’idée selon laquelle le développement économique finirait spontanément par réduire les inégalités a longtemps exercé une forte influence.

Elle est notamment associée à Simon Kuznets. Dans son article de 1955, « Economic Growth and Income Inequality », Kuznets s’interroge sur les effets distributifs de l’industrialisation. Il avance l’hypothèse que les inégalités pourraient d’abord augmenter lorsque les travailleurs quittent l’agriculture pour des secteurs urbains plus productifs et plus rémunérateurs, puis diminuer lorsque cette transformation s’étend à une part croissante de la population.

La littérature en retiendra la courbe en U inversé.

Mais il faut être précis sur son statut : Kuznets formule une hypothèse à partir d’un nombre limité de pays et de données historiques encore fragiles. Il n’établit pas une loi générale du développement. Les recherches ultérieures ont fait apparaître des trajectoires nationales très diverses. Certaines périodes peuvent présenter un profil proche du U inversé ; d’autres non. Soixante-dix ans après son article, la relation entre développement et inégalités reste un objet de recherche, et non une régularité établie.

L’intérêt de Kuznets est donc moins de fournir une courbe universelle que d’avoir formulé une question qui reste décisive : par quels mécanismes la transformation économique modifie-t-elle la distribution des revenus ?

Les travaux de Thomas Piketty donnent une tout autre ampleur à cette question. L’immense travail de collecte et de reconstitution de données historiques sur les revenus et les patrimoines, mené sur plusieurs pays et sur plus d’un siècle, permet de confronter les grandes hypothèses sur les inégalités à l’épreuve du temps long. Dans Le Capital au XXIe siècle, publié en 2013, cette profondeur historique conduit Piketty à montrer que la distribution des revenus et des patrimoines ne découle pas mécaniquement du niveau de développement d’une économie.

La forte réduction des inégalités observée dans plusieurs pays occidentaux entre les années 1910 et les décennies d’après-guerre résulte d’une combinaison de facteurs : destructions de patrimoines pendant les deux guerres mondiales, inflation, fiscalité très progressive sur les hauts revenus et les successions, développement de l’État social, progression de l’éducation et transformation des institutions économiques.

Autrement dit, la baisse des inégalités n’est pas simplement arrivée parce que les pays étaient devenus plus riches.

Et l’évolution ultérieure le confirme.

À partir des années 1980, plusieurs pays riches connaissent une remontée très importante des inégalités alors même que leur revenu par habitant continue d’augmenter.

Les États-Unis permettent de mesurer très concrètement cette dissociation.

Le World Inequality Report 2026, à partir des données de la World Inequality Database issues notamment des travaux de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, montre l’ampleur de la concentration des revenus aux États-Unis : en 2024, les 10 % les plus aisés reçoivent 46,8 % du revenu total, contre 13,4 % pour la moitié la moins aisée. Le 1 % supérieur en capte à lui seul 20,7 %.

Les écarts sont plus marqués encore pour le patrimoine : les 10 % les plus riches en détiennent 69,6 %, contre 1 % seulement pour la moitié la moins fortunée. Le seul 1 % supérieur possède 34,8 % du patrimoine américain.

Ces chiffres ne signifient pas que la croissance américaine aurait mécaniquement produit ces inégalités. Ils montrent en revanche qu’une économie peut continuer à s’enrichir tout en laissant se creuser des écarts considérables de revenus, de patrimoine et, plus largement, de conditions de vie.

C’est précisément ce que permettent de mesurer les travaux de Piketty, Saez et Zucman sur les comptes nationaux distributifs : relier les agrégats de la comptabilité nationale à la distribution des revenus afin de savoir non seulement combien une économie produit, mais à qui revient la richesse créée. La moyenne nationale cesse alors de masquer des évolutions profondément divergentes entre groupes sociaux.

Aux États-Unis, cette divergence dépasse d’ailleurs largement la seule distribution des revenus. Anne Case et Angus Deaton ont montré, dans leurs travaux sur les « morts de désespoir », la progression spectaculaire depuis les années 1990 des décès liés aux overdoses de drogues – notamment aux opioïdes -, à l’alcool et au suicide, particulièrement parmi les Américains d’âge moyen sans diplôme universitaire. Cette hausse a été suffisamment forte pour contribuer au recul de l’espérance de vie américaine à partir de 2015, phénomène exceptionnel parmi les pays riches.

Couverture du livre « Morts de désespoir : l'avenir du capitalisme » d'Anne Case et Angus Deaton.

La croissance du revenu national peut donc coexister non seulement avec une concentration extrême des revenus et des patrimoines, mais aussi avec une dégradation des conditions de vie et de santé de certaines catégories de la population. C’est précisément ce que les moyennes agrégées ne permettent pas de voir.

Si le cas américain illustre une polarisation extrême, les économies européennes – et la France en particulier – montrent que l’intervention publique et la redistribution socio-fiscale permettent d’atténuer significativement ces écarts de revenus bruts, même si des tensions persistent.

La croissance peut donc améliorer puissamment les conditions de vie, mais elle ne dit rien, à elle seule, de la manière dont ses gains sont répartis. L’expérience historique comme le cas américain montrent que l’augmentation du revenu national peut aller de pair avec des trajectoires sociales très contrastées. La question ne peut donc plus être seulement celle du rythme de la croissance : elle devient aussi celle des règles, des institutions et des mécanismes qui déterminent l’accès aux ressources, aux opportunités et au patrimoine. Autrement dit, pour comprendre les inégalités, il faut regarder ce qui se joue bien avant la redistribution.

À suivre – 2/4 : Les inégalités sont-elles seulement une question de redistribution ?

Bibliographie

  • Simon Kuznets, « Economic Growth and Income Inequality », American Economic Review, vol. 45, n° 1, 1955, p. 1-28.
  • Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.
  • Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, « Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States », Quarterly Journal of Economics, vol. 133, n° 2, 2018, p. 553-609.
  • Anne Case et Angus Deaton, Deaths of Despair and the Future of Capitalism, Princeton University Press, 2020.
  • Antonin Bergeaud, La Prospérité retrouvée. Les leviers de la croissance au XXIe siècle, Odile Jacob, 2026.
  • World Inequality Lab, World Inequality Report 2026, 2026.
  • Observatoire des inégalités, Rapport sur les riches en France, édition 2026.
  • Insee, Niveau de vie et pauvreté en 2024, 2026.

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