Peut-on prospérer dans une société inégalitaire ?

Une partie des inégalités se construit en amont – école, financement, emploi, patrimoine – et peut coûter à l’économie autant qu’à la justice sociale.

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SÉRIE – CROISSANCE • ÉCOLOGIE • JUSTICE SOCIALE : LE TRILEMME DU XXIe SIÈCLE ?

Deuxième volet d’une série de quatre publications autour d’une même question : comment articuler croissance, partage des richesses et limites écologiques pour comprendre ce qui améliore réellement nos conditions de vie ?


2/4 – Peut-on prospérer dans une société inégalitaire ?

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Le premier épisode a montré que la croissance peut transformer profondément les conditions de vie sans déterminer, à elle seule, la manière dont ses gains sont répartis. Le cas américain l’illustre avec force : l’augmentation du revenu national peut coexister avec des écarts considérables de revenus, de patrimoine et de conditions de vie.

Mais regarder uniquement la redistribution conduit à prendre le problème trop tard. Une partie des inégalités se construit en amont, dans l’accès à l’éducation, au financement, aux emplois, aux marchés ou au patrimoine. Et ces inégalités ne posent pas seulement une question de justice : certaines peuvent aussi empêcher une économie d’utiliser pleinement les compétences, les talents et les capacités d’investissement dont elle dispose.

Il faut donc déplacer la question : à quel moment se forment les inégalités, que coûtent-elles à l’économie et suffit-il, pour parler de justice sociale, de comparer les revenus dont chacun dispose ?

La répartition commence bien avant l’impôt

Daron Acemoglu et James Robinson proposent dans leur ouvrage Why Nations Fail publié en 2012, une image particulièrement parlante : Nogales, une même ville traversée par la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Au nord, l’Arizona ; au sud, l’État mexicain de Sonora.

Vue aérienne de Nogales, ville coupée en deux par la frontière entre l'Arizona (États-Unis) et le Sonora (Mexique), avec la comparaison des indicateurs de développement de part et d'autre.

Nogales : une ville, deux pays. De part et d’autre de la frontière entre l’Arizona et le Sonora, une géographie et une histoire largement communes, mais des institutions différentes. C’est le point de départ choisi par Daron Acemoglu et James Robinson dans Why Nations Fail (2012).

La géographie est presque identique. Le climat aussi. Les populations partagent une histoire et une culture en partie communes.

Pourtant, des différences importantes se sont durablement installées en matière de revenu, de sécurité, de santé, d’éducation, d’infrastructures ou de qualité des services publics.

Pour Acemoglu et Robinson, une part essentielle de l’explication réside dans les institutions.

Qui peut créer une entreprise et entrer sur un marché ? Qui peut faire respecter un contrat ? Quels droits sont effectivement garantis ? Qui accède à l’éducation ? Le système politique permet-il à de nouveaux groupes d’accéder au pouvoir ou protège-t-il durablement les intérêts de ceux qui le détiennent déjà ?

Les auteurs distinguent ainsi les institutions inclusives, qui permettent à une part relativement large de la population de participer à l’activité économique, des institutions extractives, qui concentrent davantage les ressources et les possibilités au profit de groupes restreints.

Cette analyse oblige à déplacer la question de la justice sociale.

La répartition des richesses ne commence pas lorsque l’État prélève l’impôt sur le revenu.

Elle commence à l’école, dans l’accès aux formations, au crédit, aux emplois, aux marchés, au patrimoine et au pouvoir économique.

Prenons deux élèves ayant des résultats scolaires comparables.

Le premier peut quitter le domicile familial, financer un logement pendant cinq années d’études et différer son entrée sur le marché du travail. Le second doit rapidement percevoir un revenu et ne peut supporter le coût d’une installation dans une autre ville.

Quelques années plus tard, leur différence de salaire apparaîtra dans les statistiques comme une inégalité de revenu.

Mais une partie de cette inégalité s’est constituée avant même leur entrée sur le marché du travail.

On retrouve le même mécanisme pour l’entrepreneuriat. Deux individus peuvent avoir des projets également rentables et ne pas disposer du même accès au financement si l’un possède un patrimoine susceptible de garantir un emprunt et l’autre non.

Figure. Au niveau actuel de mobilité intergénérationnelle, il faut en moyenne quatre à cinq générations aux descendants d’une famille à faible revenu pour atteindre le revenu moyen.

Nombre estimé de générations nécessaires pour que les descendants d’une famille appartenant aux 10 % les plus pauvres atteignent le revenu moyen de la société.

Graphique : nombre de générations nécessaires pour qu'une famille des 10 % les plus pauvres atteigne le revenu moyen, par pays — de 2 générations au Danemark à 11 en Colombie (OCDE).

Ces estimations reposent sur des simulations et sont fournies à titre illustratif. Elles ne doivent pas être interprétées comme indiquant précisément le temps nécessaire à une personne issue d’un ménage à faible revenu pour atteindre le revenu moyen. Elles reposent sur la persistance intergénérationnelle des revenus d’activité (élasticités) entre pères et fils, ainsi que sur les niveaux actuels de revenu des ménages du décile inférieur et du revenu moyen, en supposant ces élasticités constantes, selon la méthode de Bowles et Gintis (2002). Une famille à faible revenu est définie comme appartenant au premier décile de revenu, c’est-à-dire aux 10 % les plus pauvres de la population. Source : Chapter 4 and OECD Income Distribution Database

La justice sociale se joue donc aussi dans ce que l’on appelle parfois la prédistribution : les institutions du marché du travail, le système éducatif, la concurrence, l’accès au financement et la formation des salaires déterminent une partie de la distribution avant que la fiscalité et les transferts sociaux n’interviennent.

Garantir un accès plus égal aux opportunités ne signifie pas supprimer les écarts de revenus ou de patrimoine. Dans une économie de marché, des différences de rémunération peuvent refléter les qualifications, la rareté de certaines compétences, les responsabilités exercées, l’innovation ou la prise de risque. La question est donc moins de faire disparaître tout écart que de distinguer ceux qui accompagnent la création de valeur de ceux qui résultent de barrières d’accès, de discriminations ou de rentes.

Identifier une inégalité d’opportunité ne suffit pas non plus à déterminer la bonne politique pour la corriger. Dans The Calculus of Consent (1962), James Buchanan et Gordon Tullock rappellent que l’action publique n’est pas extérieure aux problèmes d’incitation et d’intérêts particuliers : les décideurs publics, les administrations et les groupes organisés poursuivent eux aussi des objectifs propres. L’intervention publique peut ainsi rencontrer des limites – information imparfaite, effets d’aubaine, capture par des intérêts particuliers ou dispositifs bénéficiant davantage à ceux qui savent le mieux y accéder. Corriger une défaillance de marché suppose donc aussi d’examiner les coûts et les imperfections de l’intervention publique.

Et cela conduit à une question supplémentaire : ces inégalités ne sont-elles qu’un problème de justice, ou peuvent-elles aussi réduire l’efficacité économique ?

Égalité et efficacité : un arbitrage à nuancer

L’idée d’un arbitrage entre égalité et efficacité repose pourtant sur un mécanisme économique réel.

Toutes les inégalités n’ont cependant ni la même origine ni les mêmes effets. Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Joseph Schumpeter place l’innovation au cœur de la dynamique capitaliste : les entrepreneurs introduisent de nouveaux produits, procédés ou organisations qui bouleversent les positions établies dans un processus de “destruction créatrice”. La perspective de profits élevés constitue alors l’une des incitations à engager des ressources dans des innovations dont l’issue reste incertaine.

Dans Equality and Efficiency: The Big Tradeoff (1975), Arthur Okun utilise l’image du « seau percé » : lorsqu’on transfère des ressources des plus aisés vers les plus modestes, une partie peut être perdue en chemin parce que prélèvements et transferts modifient les comportements. Une fiscalité élevée peut, selon sa conception, influencer l’offre de travail, l’épargne, l’investissement ou la prise de risque.

Mais la causalité peut aussi fonctionner dans l’autre sens. Une société très inégalitaire peut elle-même perdre en efficacité lorsqu’elle empêche certains individus de développer ou d’utiliser pleinement leurs capacités. Un étudiant peut renoncer à une formation faute de ressources ; un porteur de projet peut se heurter à l’absence de garanties patrimoniales ; une salariée peut voir sa progression freinée par une discrimination. Dans chacun de ces cas, l’inégalité ne se traduit pas seulement par un écart de situation : elle peut aussi conduire à moins de capital humain, moins d’investissement ou une moins bonne allocation des compétences.

Dans ces trois cas, l’inégalité ou la discrimination produit simultanément une injustice et une perte potentielle d’efficacité.

France Stratégie a précisément essayé de mesurer ce mécanisme dans Le coût économique des discriminations publié en 2016. L’intérêt de ce travail est de ne pas traiter la discrimination uniquement comme une question juridique ou morale : lorsque certaines catégories de population connaissent des taux d’emploi plus faibles, des durées de travail inférieures ou un accès plus limité aux emplois qualifiés sans que ces écarts s’expliquent par les compétences, l’économie mobilise moins bien les ressources humaines dont elle dispose.

Infographie : le coût économique des discriminations sur le marché du travail, directes et indirectes (France Stratégie, 2016).

Source : France Stratégie, Le coût économiques des discriminations (2016)

Dans ces situations, réduire une discrimination peut donc produire un double dividende : davantage d’égalité et une meilleure utilisation des ressources productives. Cela ne signifie pas que toute réduction des inégalités améliore l’efficacité économique : tout dépend de l’origine de l’inégalité et de l’instrument mobilisé pour la corriger.

Les travaux de Jonathan Ostry, Andrew Berg et Charalambos Tsangarides pour le FMI ont également fortement nuancé l’idée d’un arbitrage systématique entre redistribution et croissance. Dans leur étude de 2014, ils ne trouvent pas, sur leur échantillon de pays, d’effet négatif général de la redistribution sur la croissance, sauf lorsque celle-ci est particulièrement importante ; ils observent parallèlement une association entre moindre inégalité nette et épisodes de croissance plus durables.

La prudence reste indispensable : ce type d’analyse macroéconomique ne démontre pas que toute redistribution crée de la croissance.

Il n’existe donc pas de relation simple entre inégalité et efficacité. Certains écarts de rémunération peuvent soutenir les incitations, l’innovation et la prise de risque ; certaines politiques redistributives peuvent avoir un coût économique. Mais certaines inégalités peuvent aussi empêcher l’accès à la formation, au financement ou à l’emploi et réduire ainsi l’efficacité collective.

L’enjeu est donc d’identifier l’origine des inégalités, leurs effets et les mécanismes qui les produisent, puis d’évaluer les instruments susceptibles de les corriger.

Financer l’accès à une formation, corriger une discrimination, permettre à un entrepreneur sans patrimoine d’accéder au crédit ou effectuer un transfert monétaire uniforme ne produisent pas les mêmes effets économiques.

La question devient donc beaucoup plus forte que le traditionnel « égalité contre efficacité » : Quelles inégalités réduisent les possibilités individuelles sans bénéfice économique et parfois même au détriment de l’efficacité collective ?

Mais de quelle justice sociale parle-t-on ?

Comparer les revenus ne suffit pourtant pas à mesurer la justice sociale : à ressources monétaires identiques, les conditions de vie et les marges de choix peuvent différer fortement.

Prenons deux personnes disposant chacune de 2 000 euros par mois.

La première habite près de son travail, dans un logement correctement isolé, avec une gare ou un réseau de transports collectifs à proximité.

La seconde habite à trente kilomètres de son lieu de travail, doit utiliser quotidiennement sa voiture et vit dans un logement énergivore qu’elle ne peut pas rénover immédiatement.

Sur une distribution statistique des revenus, leurs situations sont proches.

Dans leur quotidien, elles le sont beaucoup moins.

La seconde consacre une fraction plus importante de son budget et de son temps à satisfaire les mêmes besoins élémentaires : se déplacer et se chauffer.

Amartya Sen, Prix Nobel d’économie en 1998, permet précisément de comprendre cette différence avec son approche par les capabilités.

Le revenu représente un moyen. Il ne mesure pas directement ce que chacun peut effectivement accomplir avec les ressources dont il dispose.

Se former, se soigner, accéder à un emploi, se déplacer, participer à la vie sociale ou choisir certaines dimensions de son existence dépendent du revenu, mais aussi de la santé, du logement, du territoire, des infrastructures, de l’environnement familial et de l’offre de services publics.

Deux individus ayant le même revenu peuvent donc disposer de possibilités réelles très différentes.

La justice sociale ne consiste plus seulement à comparer ce que chacun possède.

Elle conduit aussi à demander : Que peut réellement faire chacun avec ce dont il dispose ?

Ce déplacement est particulièrement important pour notre sujet, car il permet de faire le lien entre justice sociale et transition écologique.

Nos deux personnes à 2 000 euros ne sont pas seulement exposées différemment aux dépenses d’énergie.

Elles ne disposent pas non plus des mêmes possibilités d’adaptation.

Ce déplacement change la manière de penser la justice sociale. Les inégalités ne naissent pas seulement de revenus différents : elles se construisent aussi dans l’accès aux ressources et aux opportunités, et peuvent à leur tour réduire l’efficacité économique.

Avec Sen, le raisonnement va encore plus loin : disposer du même revenu ne signifie pas disposer des mêmes possibilités réelles.

Cette distinction devient décisive dès que l’on introduit la contrainte écologique. Se chauffer, se déplacer ou adapter son logement ne mobilisent ni les mêmes ressources ni les mêmes marges de choix selon les situations. La question de la justice sociale rejoint alors celle des conditions matérielles de la transition.

La justice sociale ne se joue donc pas seulement dans le partage des revenus, mais dans les possibilités réelles dont chacun dispose. Cette distinction devient centrale lorsqu’on introduit la contrainte écologique : nous ne disposons ni des mêmes ressources, ni des mêmes marges pour adapter nos modes de vie. La question devient alors celle des formes de croissance compatibles avec une réduction suffisante des pressions exercées sur l’environnement.

À suivre – 3/4 : Quelle prospérité dans les limites écologiques ?

Bibliographie

  • Arthur M. Okun, Equality and Efficiency: The Big Tradeoff, Brookings Institution Press, 1975.
  • Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
  • Joseph E. Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi, Report by the Commission on the Measurement of Economic Performance and Social Progress, 2009.
  • Daron Acemoglu et James A. Robinson, Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty, Crown, 2012.
  • Jonathan D. Ostry, Andrew Berg et Charalambos G. Tsangarides, « Redistribution, Inequality, and Growth », IMF Staff Discussion Note, SDN/14/02, FMI, 2014.
  • OCDE, In It Together: Why Less Inequality Benefits All, OECD Publishing, 2015.
  • France Stratégie, Le coût économique des discriminations, rapport à la ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social et au ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, 2016.
  • Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper & Brothers, 1942.
  • James M. Buchanan et Gordon Tullock, The Calculus of Consent: Logical Foundations of Constitutional Democracy, University of Michigan Press, 1962.

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Série

Croissance • Écologie • Justice sociale : le trilemme du XXIᵉ siècle ?

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