Quelle prospérité dans les limites écologiques ?

Quelle croissance peut réduire les pressions écologiques suffisamment rapidement pour rendre la prospérité compatible avec les limites planétaires ?

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SÉRIE – CROISSANCE • ÉCOLOGIE • JUSTICE SOCIALE : LE TRILEMME DU XXIe SIÈCLE ?

Troisième volet d’une série de quatre publications autour d’une même question : comment articuler croissance, partage des richesses et limites écologiques pour comprendre ce qui améliore réellement nos conditions de vie ?


3/4 – Quelle prospérité dans les limites écologiques ?

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Les deux premières publications ont posé les deux premiers termes du trilemme : créer davantage de richesses et mieux les répartir. Mais disposer de davantage de ressources, même mieux réparties, ne suffit pas à définir une prospérité soutenable. Toute production mobilise de l’énergie, des matières et des infrastructures et exerce, à des degrés très différents, des pressions sur l’environnement. La contrainte écologique introduit ainsi le troisième terme du trilemme.

Croissance et ressources : un lien historique, pas une fatalité

Depuis la révolution industrielle, l’augmentation spectaculaire de la production s’est accompagnée d’une hausse considérable de la consommation d’énergie, largement alimentée par les combustibles fossiles. Jean-Marc Jancovici insiste depuis longtemps sur cette dimension physique de l’économie : machines, transports, sidérurgie, chimie, agriculture mécanisée ou construction ont permis de substituer massivement de l’énergie aux forces humaine et animale et d’accroître les capacités de production.

Cette relation historique n’implique pourtant pas qu’une unité supplémentaire de PIB exige toujours la même quantité d’énergie. L’intensité énergétique du PIB diminue lorsque les technologies deviennent plus efficaces ou lorsque la structure de la production évolue.

Deux questions doivent donc être distinguées : peut-on utiliser moins d’énergie et de matières pour produire une unité de valeur ? Et ces gains sont-ils assez importants pour que les pressions environnementales diminuent en valeur absolue alors même que l’activité augmente ?

C’est toute la question du découplage.

La France : le découplage existe, mais que permet-il de conclure ?

En 2024, l’empreinte carbone de la France est estimée à 563 millions de tonnes équivalent CO₂, soit 8,2 tonnes par habitant. Elle a diminué de 3,4 % en un an et se situe environ 20 % en dessous de son niveau de 1990. Dans le même temps, le PIB français a progressé. La France a donc connu un découplage absolu entre activité économique et empreinte carbone : les deux grandeurs ont évolué en sens contraire.

Émissions de gaz à effet de serre et empreinte carbone de la France en 2024
Source : SDES

Ce résultat va plus loin qu’un découplage relatif, dans lequel les émissions augmentent encore, mais moins vite que le PIB. Il montre qu’une hausse du PIB n’entraîne pas nécessairement une hausse absolue des émissions.

Mais il faut regarder ce que mesure l’empreinte. Environ la moitié de l’empreinte française est associée à des productions réalisées à l’étranger. Un smartphone fabriqué en Chine puis acheté en France n’alourdit pas les émissions territoriales françaises de production, mais il entre bien dans notre empreinte carbone. C’est précisément pourquoi l’évolution de l’empreinte est plus informative que celle des seules émissions territoriales.

Le cas français établit donc qu’un découplage absolu est possible. Mais constater son existence et établir qu’il est suffisamment rapide pour respecter une trajectoire climatique sont deux choses différentes. C’est sur cette seconde question que porte désormais le débat.

Une première réponse : orienter l’innovation

L’innovation peut-elle résoudre le problème ? Pas automatiquement : tout dépend de sa direction.

Dans « The Environment and Directed Technical Change » (2012), Daron Acemoglu, Philippe Aghion, Leonardo Bursztyn et David Hemous montrent que le progrès technique tend à suivre les trajectoires déjà les plus rentables. Une économie construite autour de technologies carbonées continue donc spontanément à orienter une partie de ses innovations dans cette direction.

Un prix du carbone et un soutien à la recherche propre peuvent modifier ces incitations. L’enjeu n’est donc pas seulement d’innover davantage, mais d’orienter l’innovation de façon à réduire suffisamment vite l’énergie et le carbone nécessaires à la production. Retarder cette réorientation peut rendre la transition plus coûteuse.

Site de production d’hydrogène vert avec éoliennes et panneaux solaires

Quand les gains d’efficacité sont en partie absorbés par les usages

Une petite voiture électrique n’utilise pas la même quantité de matériaux qu’un SUV électrique de plus de deux tonnes.

Une micro-citadine électrique garée devant un grand SUV

Un logement mieux isolé consomme moins d’énergie par mètre carré. Mais si la surface chauffée augmente ou si la température intérieure s’élève, une partie du gain énergétique peut être absorbée.

De même, une voiture qui consomme moins par kilomètre réduit le coût d’usage du déplacement. Si cela conduit à parcourir davantage de kilomètres, la consommation totale ne baisse pas autant que le seul gain technique pouvait le laisser attendre.

C’est l’effet rebond.

William Stanley Jevons en formule dès 1865 une version plus radicale dans The Coal Question. Il observe que l’amélioration du rendement des machines à vapeur n’a pas conduit la Grande-Bretagne à utiliser moins de charbon : en rendant l’énergie mécanique moins coûteuse et en multipliant ses usages rentables, elle pouvait au contraire contribuer à accroître la consommation totale de charbon. C’est ce que l’on appellera ensuite le paradoxe de Jevons.

La distinction est importante. Tout effet rebond n’annule pas le gain d’efficacité. Il peut n’en absorber qu’une partie. Le paradoxe de Jevons correspond au cas beaucoup plus fort où l’augmentation des usages est telle que la consommation totale augmente malgré l’amélioration de l’efficacité.

L’efficacité compte. Les volumes et les usages aussi.

Le découplage passe-t-il trois tests ?

1. La vitesse. Tim Jackson formule dans Prosperity Without Growth (2009, rééd. 2017) une objection centrale aux scénarios de croissance verte. Si le PIB augmente de 2 % tandis que les émissions nécessaires pour produire une unité de PIB ne diminuent que de 1 %, les émissions totales continuent, toutes choses égales par ailleurs, d’augmenter. Pour obtenir un découplage absolu, la baisse de l’intensité carbone doit donc plus que compenser la croissance de l’activité.

2. L’échelle. Jason Hickel et Giorgos Kallis, dans « Is Green Growth Possible? » (2019), contestent la possibilité de généraliser suffisamment vite à l’économie mondiale les découplages observés dans certaines économies avancées. Leur conclusion est discutée, mais leur objection est décisive pour le raisonnement : un résultat national ne suffit pas à établir qu’une trajectoire comparable est reproductible à l’échelle mondiale.

3. Le périmètre. Le carbone n’épuise pas la question écologique. Réduire les émissions de CO₂ ne signifie pas nécessairement réduire au même rythme l’extraction de matières, l’usage de l’eau, l’artificialisation des sols ou les atteintes à la biodiversité.

Un bourdon butinant des fleurs

L’électrification, par exemple, réduit l’usage direct des combustibles fossiles mais accroît la demande de certains métaux, équipements et infrastructures.

Le découplage existe donc. La question est de savoir s’il peut être assez rapide, assez large et suffisamment généralisable pour rendre une prospérité croissante compatible avec les limites écologiques.

Le PIB ne nous dit pas ce que nous faisons croître

Un milliard d’euros supplémentaire consacré à la rénovation thermique augmente le PIB. Un milliard consacré au développement des transports collectifs également. Mais une augmentation de la consommation d’énergies fossiles peut elle aussi contribuer à l’accroître.

Le PIB additionne ces productions parce qu’il mesure leur valeur monétaire. Il ne dit ni quels besoins elles satisfont ni quelles pressions écologiques elles génèrent.

Nous avons besoin de produire davantage dans certains domaines : électricité bas-carbone, rénovation thermique, réseaux, transports collectifs, soins, éducation, recherche ou infrastructures essentielles. Dans une partie importante du monde, davantage de consommation matérielle reste également indispensable pour satisfaire des besoins fondamentaux. D’autres activités doivent être profondément transformées et certaines consommations de ressources diminuer en valeur absolue.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien nous produisons, mais ce que nous voulons faire croître.

Le troisième terme du trilemme

Les deux premières publications ont posé les deux premiers termes du trilemme : la création de richesses et leur répartition. Cette troisième en ajoute la contrainte physique : même mieux répartie, la prospérité ne peut être pensée indépendamment des ressources qu’elle mobilise et des pressions qu’elle exerce sur l’environnement.

Le trilemme est désormais complet : comment améliorer les conditions de vie, mieux répartir les ressources et les opportunités, tout en respectant les limites écologiques ?

Mais ces trois dimensions ne sont pas indépendantes. La contrainte écologique doit elle aussi être répartie, alors que les émissions, les responsabilités et les capacités d’adaptation sont profondément inégales.

Qui émet le plus ? Qui doit réduire le plus vite ? Et qui dispose réellement des moyens de s’adapter ?

À suivre — 4/4 : Sommes-nous égaux face à l’effort climatique ?

Bibliographie

  • Acemoglu, D., Aghion, P., Bursztyn, L. & Hemous, D. (2012), « The Environment and Directed Technical Change », American Economic Review, vol. 102, n° 1.
  • Hickel, J. & Kallis, G. (2019), « Is Green Growth Possible? », New Political Economy, vol. 25, n° 4.
  • Jackson, T. (2009), Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet, Earthscan ; 2e éd., Routledge, 2017.
  • Jevons, W. S. (1865), The Coal Question.
  • SDES, données relatives à l’empreinte carbone de la France, millésime 2024.
  • GIEC (2022), Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, contribution du groupe III au sixième rapport d’évaluation.

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Série

Croissance • Écologie • Justice sociale : le trilemme du XXIᵉ siècle ?

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