Faut-il moins de concurrence pour une Europe plus puissante ?

Concurrence, concentration des marchés et souveraineté : comment calibrer la politique de concurrence européenne face au numérique et à la mondialisation.

Lecture en 7 mn

Photo de Guillaume Périgois sur Unsplash

Cette analyse est adossée à la note « Quelle politique de concurrence pour favoriser la croissance en France et en Europe ? » publiée par Tresor-Eco n°381 – Auger J.-B., Villani E. Février 2026. Notre publication n’engage pas la position officielle de la Direction générale du Trésor.
Pourquoi cette question est importante ? La concurrence fait baisser les prix, améliore la qualité et stimule l’innovation. Mais une concurrence trop forte peut aussi décourager l’investissement. Comment calibrer la politique de concurrence européenne face aux défis du numérique et de la mondialisation ?

Les 3 grandes questions

  1. Pourquoi la concurrence est-elle bonne pour la croissance, et quelles en sont les limites ?
  2. La concentration croissante des marchés (numérique, mondialisation) est-elle un problème ?
  3. Comment moderniser la politique de concurrence européenne pour rester compétitif dans le monde ?
1 — La concurrence, moteur de croissance

Le mécanisme à comprendre : la sélection productive

La concurrence améliore l’allocation des ressources : les entreprises inefficaces disparaissent, les plus productives gagnent des parts de marché. Ce mécanisme de sélection entraîne des gains de productivité.

+5,4 % d’emplois à long terme après intervention antitrust (États-Unis, Babina et al., 2023)

+4,1 % de créations d’entreprises après une plainte antitrust.

Concurrence et innovation : la courbe en « U inversé »

Trop peu de concurrence → monopole ‘dort’ sur ses rentes, pas d’incitation à innover

Zone optimale → pression suffisante pour innover, marges pour financer la R&D

Trop de concurrence → marges trop faibles pour financer l’innovation

(Aghion, Howitt et al., 2005 — The Quarterly Journal of Economics)

Exemple : le démantèlement Bell (États-Unis, 1984)

Après la scission de l’opérateur historique pour pratiques anticoncurrentielles, les dépôts de brevets télécom ont augmenté de +19 % par an jusqu’en 1990, portés par de nouveaux entrants innovants.

Deux risques opposés sur les chaînes de valeur

MONOPOLE
1 seul vendeur
Prix élevés imposés aux acheteurs
MONOPSONE
1 seul acheteur
Prix bas imposés aux fournisseurs

Ex. Monopsone : filière laitière française concentrée en aval qui impose des prix d’achat trop bas aux producteurs

À retenir : Les 3 bienfaits de la concurrence
  • Prix plus bas et meilleure qualité pour les consommateurs
  • Sélection productive : les ressources vont vers les entreprises les plus efficaces
  • Incitation à innover pour se démarquer (si la pression concurrentielle est bien calibrée)
La concentration n’est pas toujours mauvaise

Dans le numérique ou l’industrie, une concentration modérée permet des économies d’échelle et le financement de la R&D

Rapport Draghi (2024) : protéger les rentes de l’innovateur tout en maintenant le marché « contestable » pour les entrants futurs

Les notions pour suivre le débat
MonopoleUn seul vendeur face à de nombreux acheteurs, peut imposer des prix élevés.
MonopsoneUn seul acheteur face à de nombreux vendeurs, peut imposer des prix d’achat bas.
Chaîne de valeurEnsemble des étapes de production, de l’amont (intrants, composants) à l’aval (vente finale au consommateur).
AntitrustEnsemble des lois et actions visant à empêcher les entreprises d’abuser d’une position dominante.
Innovation de ruptureCrée un produit radicalement nouveau (vs innovation incrémentale qui améliore l’existant).
Effets d’échelleLe coût unitaire diminue quand la production augmente, avantage structurel des grandes entreprises.
2 — Concentration croissante : numérique et mondialisation

Hausse de la concentration en Europe (1998-2019)

part des 4 plus grandes entreprises

SecteurPart 1998Part 2019Évol.
Communication (internet)~40 %~58 %+18 pp
Finance / assurance~42 %~50 %+8 pp
Industrie manufacture~30 %~40 %+10 pp
Commerce~25 %~32 %+7 pp
Énergie / eau~52 %~57 %+5 pp

Source : Commission européenne (2021), Industry concentration and competition policy.

+20 % de concentration dans l’industrie européenne entre 2000-2014 (base 100 en 2000)

50 % de la hausse de concentration liée à la baisse du coût des outils informatiques (données françaises)

Mondialisation : vers une taille critique

La concurrence internationale pousse à la consolidation (Bayer/Monsanto, Fiat/PSA…). La politique de concurrence doit permettre d’atteindre une taille critique mondiale, sans sacrifier la dynamique concurrentielle domestique.

Le concept clé : la contestabilité du marché

Pourquoi le numérique est un cas à part ?

Effets de réseau : plus un service a d’utilisateurs, plus il est attractif → concentration naturelle.

Coûts fixes élevés mais coûts marginaux quasi nuls → quelques acteurs captent tout le marché

La concurrence ne dépend plus du nombre d’acteurs mais de la possibilité d’entrer sur le marché (concept de « contestabilité »)

Dans les marchés numériques, l’enjeu n’est plus le nombre d’acteurs présents mais la facilité d’entrée de nouveaux concurrents. Une plateforme peut être seule et exercer une saine pression si des entrants potentiels la guettent.

143 Md€ de valeur ajoutée des entreprises du numérique en France en 2022 (INSEE)

Résilience des chaînes d’approvisionnement

Concentration excessive = risque de rupture si un maillon défaille (Illustration ajoutée par Economixte : les pénuries de puces en 2021 ont révélé la vulnérabilité d’une chaîne dépendante de quelques maillons clés.)

Mais trop de dispersion = coûts élevés et manque de ressources pour absorber les chocs.

La politique de concurrence complète les politiques commerciale et industrielle

3 — Les outils de régulation et les réformes en cours

Les deux outils principaux

EX ANTE — Contrôle des fusions

Autoriser ou interdire une fusion AVANT qu’elle soit réalisée. 95 % autorisées sans condition. 0,2 % interdites (15 sur 7 103 entre 2004-2024).

EX POST — Abus de position dominante

Sanctionner APRÈS coup. Autopréférencement (Google Shopping), ventes liées (Internet Explorer/Windows).

DMA – Digital Markets Act (2022)

Contrôle ex ante sur les « contrôleurs d’accès » (Google, Apple, Meta, TikTok, Amazon). Obligations : pas d’autopréférencement, pas de ventes liées captives. En 2025, enquêtes ouvertes sur Microsoft et Amazon pour leurs services cloud.

Europe vs États-Unis : déconstruire le mythe

La pratique européenne n’est pas plus stricte qu’américaine sur le fond. Les États-Unis ont même durci leur application depuis 2023. Différence principale : l’Europe préfère des remèdes « structurels » (cessions d’actifs, irréversibles) plutôt que comportementaux. 356 opérations examinées par la Commission européenne en 2023 (vs 1 805 aux États-Unis)

Les réformes clés en cours (2025-2026)
  • Révision des lignes directrices sur les fusions (Commission européenne) : mieux intégrer innovation, durabilité et résilience dans l’analyse
  • Gains d’efficacité « verts » : permettre d’autoriser des fusions si elles génèrent des bénéfices environnementaux, encore rarement appliqué en pratique
  • Contrôle sous les seuils : surveiller les rachats de start-ups par des géants (« acquisitions prédatrices ») qui échappent aux seuils de CA
  • Marché pertinent mondial : la Commission intègre désormais la concurrence internationale dans ses analyses (révision 2024)
Les « champions » européens

Dilemme : permettre des fusions pour atteindre la taille critique mondiale VS maintenir la concurrence interne

Solution : raisonner sur le marché mondial (pas seulement européen) ET exiger des engagements en matière d’innovation

Exemple : cas Siemens/Alstom (2019) refusé.

Le débat reste ouvert sur l’équilibre optimal.

Les concepts clés
Effets de réseauPlus un service a d’utilisateurs, plus il est attractif (WhatsApp, Facebook). Favorise la concentration naturelle des plateformes.
Marché contestableMarché où de nouveaux entrants peuvent concurrencer les acteurs en place – essentiel pour maintenir l’incitation à innover.
Acquisition prédatriceRachat d’une start-up par un géant pour éliminer un concurrent potentiel avant qu’il ne devienne menaçant.
Contrôleur d’accès (Gatekeeper)Au sens du DMA : plateforme incontournable (Google, Meta…) soumise à des obligations spécifiques.
Remèdes structurelsConditions imposées à une fusion : vente d’actifs, cession de filiales. Irréversibles, donc considérés plus contraignants.
Gains d’efficience hors marchéGains bénéficiant à d’autres marchés que celui de la fusion (ex : gains environnementaux) – piste centrale des réformes en cours.
Les 3 points à retenir :
  • La question n’est plus de choisir abstraitement entre davantage ou moins de concurrence.
  • Elle est de déterminer, secteur par secteur, quelles formes de concentration permettent d’investir et d’innover sans fermer le marché aux nouveaux entrants.
  • Pour l’Europe, l’enjeu consiste donc à favoriser la taille et la puissance de ses entreprises sans affaiblir la dynamique concurrentielle dont dépend leur compétitivité future.

Nous contacter : contact@economixte.com


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