Photo par Bengt Nyman, sous licence Creative Commons CC-BY 2.0
1. Qu’a changé William Nordhaus ?
Lorsqu’une entreprise brûle du charbon, elle paie son combustible. En revanche, les dommages provoqués par ses émissions de CO₂, comme les pertes de récoltes ou la montée des eaux, restent à la charge des populations touchées. Les économistes parlent d’externalité négative : une activité impose aux autres un coût que son prix ignore.
Dès les années 1970, Nordhaus cherche à intégrer ce coût dans le raisonnement économique. Son principal outil est le modèle DICE, développé à partir des années 1990. Il relie la production, les émissions de CO₂, le réchauffement et les dommages qui en résultent.
Ce modèle permet de comparer deux trajectoires : dépenser pour réduire les émissions, ou continuer à émettre et subir davantage de dommages. Il aide ainsi à déterminer l’effort climatique à engager aujourd’hui. Ces travaux lui valent le prix Nobel en 2018.
2. Pourquoi donner un prix au carbone ?
Si polluer reste gratuit, une entreprise a peu d’intérêt financier à réduire ses émissions. Une taxe carbone change ce calcul : économiser une tonne de CO₂ permet aussi d’économiser le montant de la taxe.
Avec une taxe de 100 euros par tonne, une entreprise a intérêt à adopter un procédé qui évite une tonne pour 60 euros. Elle réduit ses émissions et économise 40 euros. Le même mécanisme pousse les ménages à choisir des équipements ou des transports moins émetteurs.
Mais à quel niveau fixer la taxe ? Nordhaus propose de s’appuyer sur le coût social du carbone : les dommages qu’une tonne supplémentaire de CO₂ provoquera au fil du temps, ramenés à leur valeur d’aujourd’hui.
Une difficulté demeure : un pays peut profiter des réductions d’émissions des autres sans agir lui-même. Pour limiter ce comportement de passager clandestin, Nordhaus propose en 2015 des clubs climatiques. Leurs membres adopteraient un prix minimal du carbone et imposeraient des pénalités commerciales aux non-participants.
3. Pourquoi son approche fait-elle débat ?
Le désaccord porte d’abord sur le poids donné à l’avenir. Pour comparer une dépense aujourd’hui à un dommage dans cinquante ans, les économistes utilisent un taux d’actualisation. Plus ce taux est élevé, moins le dommage futur compte dans la décision présente.
Le choix du taux modifie fortement le résultat. Avec un taux de 5 %, éviter une perte de 100 euros dans cinquante ans justifie de dépenser environ 9 euros aujourd’hui. Avec un taux de 1,4 %, cela justifie d’en dépenser environ 50.
Dans sa critique du rapport Stern en 2007, Nordhaus retenait environ 5,5 %, contre 1,4 % chez Stern. Nordhaus s’appuyait sur les rendements observés et la perspective de générations futures plus riches. Stern accordait presque autant de poids à leur bien-être qu’au nôtre. Son calcul justifiait donc une action immédiate plus forte.
Le débat porte aussi sur l’estimation des dommages : comment traduire en pertes économiques les atteintes à la biodiversité, les événements extrêmes ou les risques de basculement du climat ?
Avec Lint Barrage, Nordhaus a révisé son modèle. DICE 2023, présenté dans un article publié en 2024, revoit les dommages à la hausse. La trajectoire qu’il juge « optimale » conduit à un réchauffement de 2,6 °C en 2100 par rapport au niveau préindustriel. Ce chiffre dépend des hypothèses du modèle : il désigne le meilleur compromis calculé entre le coût de l’action et celui des dommages.
Nordhaus a rendu cet arbitrage explicite. Il a aussi montré combien nos décisions climatiques dépendent de la valeur que nous accordons au bien-être des générations futures.





